Ce qu’il faut pour être heureux

Ô mon bel inconnu

Par Christophe Rizoud | ven 12 Février 2021 | Imprimer

« Qu’est-c’ qu’il faut pour être heureux ? »  se demandent Félicie et M. Victor au 3e acte de Ô mon bel inconnu (une archive de 1934 donne à entendre dans ce duo la voix de Reynaldo Hahn mêlée à celle d’Arletty – ô émotion !). Ce qu’il faut ? La recette est simple.

Tout enregistrement d’une œuvre théâtrale alternant texte chanté et parlé – opéra-comique, opérette, comédie musicale, … – pose à sa manière le sempiternel dilemme de l’opéra : Prima la musica o le parole ? Soumise à la question par Ô mon bel inconnu, l’équipe du Palazzetto Bru Zane a choisi l’option la plus radicale, à savoir la suppression de l’intégralité des dialogues. Judicieuse décision lorsqu’on pense au nombre d’intégrales discographiques dont l’écoute est gâchée par l’insertion entre chaque numéro de répliques plus ou moins bien dites, sans parler de l’usage encore plus désastreux d’un récitant (cf. La Perichole de Crespin en 1977 chez Erato essorillée par Alain Decaux). Le choix est ici d’autant moins contrariant que le livret intégral est proposé dans le livre qui accompagne le disque, selon le principe d’une collection dont Ô mon bel inconnu forme le 27e volume.

Seconde collaboration entre Sacha Guitry et Reynaldo Hahn après Mozart (1925), l’ouvrage créé en 1933 au Théâtre des Bouffes-Parisiens à Paris fut accueilli avec succès. La critique, au lendemain de la première, se répand en commentaires louangeurs – et mérités. « Voici une comédie musicale de M. Sacha Guitry qui n’est que sourires, grâce et fantaisie », écrit le compositeur Paul Le Flem. Il faudrait être sacrément chagrin pour le contredire. Sur une trame boulevardière de quiproquos épistolaires, le texte pétille, les vers tintent, les bons mots fusent. Quant à la musique, elle est d’après les échotiers, « d’une distinction sans morgue. Elle garde un atticisme qui se reconnaît à la finesse de la mélodie, à la vivacité piquante des accords, ou au pétillement amusé des timbres. ». A l’exemple de Christophe Mirabeau dans son récit de la genèse de l’ouvrage, laissons la conclusion au chroniqueur du Journal : « Sacha Guitry et Reynaldo Hahn ont en commun cette légèreté de touche, ce voile d’ironie jeté sur une tendresse frémissante, qui unis dans une même gerbe, font de leur nouvelle œuvre un des plus délicieux spectacles qui puissent se voir. L’esprit, le cœur et l’oreille, y trouvent chacun leur compte ». On ne saurait dire mieux. 

Reste – et ce n’est pas le plus facile – à convaincre l’auditeur d’aujourd’hui du charme délicat et léger de ce monde d’hier où l’on pouvait mettre en musique une main aux fesses sans que les hashtags ne crépitent sur les réseaux sociaux. A la tête de l’Orchestre National Avignon-Provence, Samuel Jean nage dans la partition comme un poisson dans l’eau, lui qui a fait du répertoire français un de ses terrains d’élection. L’orchestration, nous rappelle-t-on, est un modèle d’intelligence en ce qu’elle parvient à beaucoup avec peu : une flûte, deux clarinettes, un basson, un saxophone, un piano et un percussionniste en plus des cordes, le tout ficelé avec une élégance qui est à la musique ce que la particule est au nom de famille.

Du chant en général, Reynaldo Hahn a traité dans L’Initiation à la musique (Édition du Tambourinaire, 1935), insistant sur la différence entre articulation et prononciation. La distinction s’avère encore plus indispensable dans ce type d’ouvrage où le mot doit être compris pour que la musique fasse mouche. Tous les chanteurs embarqués dans l’aventure semblent avoir hissé au rang d’axiome les règles d’or énoncées par le compositeur. De Véronique Gens (Antoinette) dont on nous dit qu’il lui a fallu reconsidérer sa manière de chanter sans que l’on ne constate le moindre signe de contrainte ou d’affectation, grande dame ici comme ailleurs, jusqu’à Eléonore Pancrazi relevant avec courage le défi d’un rôle à jamais associé à la personnalité gouailleuse d’Arletty, chacun trouve sa place. En dépit de caractères moins marqués, les cadets – Olivia Doray (Marie-Anne) et Yoann Dubruque (Claude) – parviennent à ne pas être éclipsés par leurs aînés – Véronique Gens donc et Thomas Dolié (Prosper) d’une justesse remarquable de teintes et de sentiments. Carl Ghazarossian (Jean-Paul, Hilarion) et Jean-Christophe Lanièce (M. Victor, Un Garçon de magasin) tirent leur épingle du jeu chaque fois que nécessaire. La partition a le bon goût de ne pas les cantonner aux utilités.

Seule manque cette étincelle de folie, difficile à allumer au disque, pour que ce « joyau des années folles » brille de tous ses feux et que l’on soit heureux, sans réserve.

 

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