Le moins primé mais le plus gâté

Paul Dukas, Cantates, choeurs et musique symphonique

Par Laurent Bury | mar 03 Novembre 2015 | Imprimer

Deux enregistrements à quelques mois d’écart pour une cantate de Prix de Rome à laquelle le jury n’accorda qu’un second prix ! Qui aurait cru que Paul Dukas aurait un jour cet honneur, dont jusqu’ici seul Berlioz avait bénéficié. Dukas lui aussi se présenta quatre fois au concours, mais sans succès puisqu’après un second prix obtenu en 1888, et contre toute attente, il repartit bredouille l’année suivante.…

Habilement placé en tête du premier disque, le chœur Les Sirènes (1889) frappe par des harmonies audacieuses, enthousiasme par des effets à la Chabrier. Que de chemin parcouru en quatre ans ! Dans cette même catégorie du chœur avec orchestre, nous pouvons suivre la trajectoire du candidat. En 1886, Pensée des morts a quelque chose de massenétien, mais avec une inspiration un peu courte. En 1887, La Fête des myrtes a un côté pompier, presque lourdaud qui ne laisse guère espérer la suite. L’Hymne au soleil de 1888 renvoie lui aussi à Ambroise Thomas, mais en 1889, on l’a dit, tout change.

Des deux cantates, Velléda (1888) est celle qui a déjà connu une première version discographique, il y a quelques mois à peine. La distribution réunie cette fois est entièrement différente, mais tout aussi francophone (deux Québécois et un Anglais parfaitement rompu au répertoire français), et cette gravure confirme l’intérêt de cette pièce, dès les premiers vrombissements des cordes durant son prélude. La seconde, Sémélé (1889), inclut des beautés plus grandes encore, de celles qu’on s’attend rarement à rencontrer dans ces partitions de commande, où même les candidats les plus audacieux se pliaient aux exigences du plus conservateur des jurys, mettant leur lampe sous le boisseau afin de passer pour des élèves disciplinés. Moins novatrice que ne le serait vingt ans plus tard Ariane et Barbe-Bleue, évidemment, la partition de cette cantate n’en est pas moins magnifique, et l’on aimerait que les programmateurs de concerts s’aperçoivent un jour de la richesse de ce trésor dans lequel ils n’auraient qu’à puiser. Après cela, comment ne pas enrager que Dukas n’ait composé qu’un opéra ? Les projets ne manquèrent pourtant pas (notamment Horn et Rimenbild en 1892, ou L’Arbre de science, vers 1910), quel dommage qu’aucun n’ait abouti.

Comme à son habitude, Hervé Niquet sait réveiller ces belles endormies en leur insufflant toute la vie à laquelle elles aspirent. Toujours admirablement secondé par le Brussels Philharmonic et le Flemish Radio Choir, le chef français se montre une fois de plus chez lui dans ces partitions françaises du XIXe siècle, dont on espère qu’il finira par avoir un jour l’occasion de diriger les équivalents scéniques. Quant aux solistes vocaux, ils ont été choisis, une fois encore, avec le plus grand discernement. Dans les trois premiers chœurs mixtes, on retrouve un Cyrille Dubois toujours aussi frémissant et sensible. Pour quelques phrases, Marie Kalinine prête son beau timbre aux Sirènes et à La Fêtes des myrtes. On a peine à croire qu’une page aussi charmante que L’Ondine et le pêcheur date soit l’œuvre d’un compositeur de 19 ans, tant Dukas y déploie de délicatesse et de doigté ; elle est servie avec beaucoup de fraîcheur et une excellente diction par Chantal Santon, Velléda de l’enregistrement paru dans la collection Musicales-Actes Sud. Marianne Fiset, la nouvelle Velléda, a la voix peut-être plus légère, mais elle trouve en son compatriote Frédéric Antoun un Eudore des plus solides, cependant que le rôle du « méchant » Ségenax va comme un gant à Andrew Foster-Williams. Dans Sémélé, Tassis Christoyannis pare Jupiter de sa distinction coutumière, Kate Aldrich est une Junon courroucée à souhait, et l’on est totalement conquis par la Sémélé de Catherine Hunold, qu’il y a urgence à enregistrer dans bien d'autres œuvres de cette époque, conçues pour ce type de voix, et qui attendent encore leur version de référence (Monna Vanna de Février, Aphrodite d’Erlanger…).

 

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