Néo + Néo = Néant ?

Prima Donna

Par Laurent Bury | mer 16 Septembre 2015 | Imprimer

Faut-il que l’opéra conserve un prestige immense pour qu’un auteur-compositeur-interprète de pop/rock décide d’en écrire un ! Déjà titulaire de divers prix pour ses chansons, plusieurs fois sollicité par le cinéma (on lui doit notamment le générique de fin de Brokeback Mountain), le Canadien Rufus Wainwright voulut aborder l’art lyrique, sans doute encouragé par la critique qui qualifiait de « popera » certaines de ses chansons. Wainwright obtint d’abord l’appui de Peter Gelb, qui lui commanda une partition, mais le Met se retira bientôt de l’opération lorsque le compositeur eut opté pour un livret en français, et c’est finalement à Manchester que fut créé Prima Donna. Cet automne démarre une tournée de concerts au cours desquels seront donnés de larges extraits de l’opéra en question, et il se murmure qu’après Athènes, Hong-Kong et Lisbonne, un passage par Paris serait prévu.

Nous nous sommes déjà interrogés, dans deux brèves, sur les sources du livret. Cette diva parisienne qui prévoit son retour sur les scènes, dans les années 1970, cette Régine Saint-Laurent qui doit faire son come-back dans le rôle d’Aliénor d’Aquitaine, héroïne d’un opéra jadis écrit pour elle, est-ce Callas, est-ce Crespin ? Peu importe. Ce qui compte, c’est que la musique fleure autant la naphtaline que le livret, archaïque jusque dans son découpage (ah, la chanson de la bonne, au début du deuxième acte, « Dans mon pays de Picardie » !). C’est ici du néo-Menotti qui nous est proposé, autrement dit du néo-néo-Puccini. Certes, sur le plan orchestral, le résultat final est beaucoup plus ambitieux que le tout-venant des comédies musicales d’aujourd’hui, mais il faudrait peut-être que les adeptes de ce cross-over inversé comprennent qu’il s’est passé des choses depuis la création de Turandot (et qu’il commençait sérieusement à s’en passer déjà bien avant 1926). La partition picore ici et là, emprunte quelques effets à droite et à gauche, le pire étant le duo censément tiré d’Aliénor d’Aquitaine, que la diva sur le retour chante avec le jeune journaliste, ténor contrarié : on bascule alors franchement dans la variétoche guimauve.

Malgré son intérêt très relatif, cette musique a trouvé pour la servir des interprètes non négligeables : le BBC Symphony Orchestra n’est pas la plus mauvaise des formations, et le chef américain Jayce Ogren dirigera en octobre l’ensemble Intercontemporain à la Philharmonie de Paris. Jusqu’ici surtout entendue dans la musique contemporaine, Kathryn Guthrie possède le timbre qu’on associe traditionnellement aux personnages de soubrette. Egalement habituée des opéras du XXe siècle, de Britten à John Adams en passant par Philip Glass, Janis Kelly est d’autant plus crédible dans le rôle de la Prima Donna vieillissante que son vibrato devient de plus en plus large. Malgré un effort louable de diction, elle semble avoir renoncé à rouler ou à grasseyer les R, et lorsqu’elle évoque Paris, c’est de « Paouis » qu’elle parle, un peu comme Josephine Baker. Le contraste est d’autant plus frappant avec le français impeccable d’Antonio Figueroa ; dans le rôle très tendu du journaliste, la voix du ténor canadien devient un peu acide dans l’extrême aigu. Le majordome, sorte de Scarpia au petit pied, trouve en Richard Morrison un interprète convaincant. Malgré tout, il est permis de se demander qui trouvera son compte dans Prima Donna, hormis les fans de Rufus Wainwright.

 

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