Nathalie Stutzmann s'amuse

Quella fiamma

Par Bernard Schreuders | lun 02 Avril 2018 | Imprimer

On ne présente plus les arie antiche arrangées pour voix et piano par Alessandro Parisotti à la fin du XIX e siècle et publiées initialement en trois volumes distincts chez Ricordi avant que Schirmer ne réunisse en un seul recueil les vingt-quatre morceaux les plus connus. Non seulement des générations de jeunes chanteurs y ont trouvé et continuent d’y trouver un formidable terrain d’apprentissage, mais des professionnels aguerris y piochent aussi volontiers quelques morceaux pour s’échauffer la voix en début de récital. Ce fut d’ailleurs pour certains artistes lyriques leur seul contact avec la musique antérieure à Mozart, un contact plus ou moins heureux et pertinent stylistiquement parlant, en raison des libertés prises par l’éditeur comme par l’interprète. N’allons toutefois pas trop vite pour mettre sur le compte d’une recherche de l’authenticité le choix posé par Nathalie Stutzmann, qui ne déteste rien tant que le purisme et ses chimères. Bien que Parisotti ait sélectionné chacune de ces arie antiche pour ses vertus didactiques, elles constituent des œuvres à part entière, d’un intérêt musical évident et méritent une autre parure instrumentale que les solfeggi de l’époque, dont Parisotti n’a d’ailleurs retenu que l’un ou l’autre exercice.

La majorité des pièces retenues pour ce disque ont donc été habilement orchestrées par le compositeur Laurent Courbier et Camille Delaforge, claveciniste au sein d’Orfeo 55, Marie-Domitille Murez et Patrick Langot, respectivement harpiste et violoncelliste de l’ensemble, signant l’accompagnement de l’air de Cesti « Intorno all’idol mio » et le théorbiste Miguel Rincón celui du « Sebben, crudel » de Caldara sur lequel se conclut le parcours. Le résultat se révèle souvent très convaincant, en particulier pour les extraits d’opéra qui retrouvent un tout autre lustre. Mais si la cheffe imprime sa griffe, à la fois musclée et très souple, c’est d’abord la soliste qui nous subjugue. Alors que sur scène elle devrait se contenter de Bradamante ou de Cornelia, Nathalie Stutzmann peut ici s’emparer d’ » Ah ! mio cor » ou de « Piangerò » : elle les aborde avec ce sens aigu de la caractérisation qui faisait déjà tout le prix de ses Heroes from the shadows et nous suspendait à ses lèvres lorsqu’elle réinventait « Lascia ch’io pianga » un soir de novembre à la Philharmonie de Paris.    

« Cela m’a fait un immense plaisir de pouvoir chanter cet air sublime dans cette version pour voix grave alors qu’il est écrit dans l’opéra pour une soprano lyrique [le lamento d’Alcina]. C’est aussi le cas pour l’aria de Cléopâtre, tiré de Giulio Cesare » confesse-t-elle, avant d’ajouter : « Parisotti, professeur de la fin du romantisme, a tout de suite identifié le génie de Haendel, un compositeur qui a su comprendre ce qu’on peut ou pas demander à une voix. J’en reste stupéfaite. Pour bien l’interpréter, il faut des années de travail afin de maîtriser l’égalité des registres et la couleur. Le chanteur doit démontrer ce qu’il a au fond de lui car l’humanité et l’émotion de Haendel ne souffrent pas la médiocrité. »  Nathalie Stutzmann place la barre très haut en tenant de tels propos, mais elle sait exactement ce qu’elle peut obtenir de son instrument et son plaisir d’incarner est irrésistiblement contagieux. Si la formule n’avait déjà été prise par Felicty Lott, cet album aurait pu s’intituler « Nathalie Stutzmann s’amuse » : à changer de ton, de registre, pour ne pas dire de visage, du plus léger badinage (« Nel cor più non mi sento », Paisiello) au plus profond dolorisme (« Vergin, tutto amor », Durante), déployant des trésors de sensibilité mais aussi d’esprit.

Si elle n’a pas son pareil pour exalter les rythmes et souligner les contrastes, du gosier comme de la baguette, l’économie des moyens, la subtilité force davantage encore l’admiration. Less is more. A-t-on jamais entendu « Se tu m’ami « (réattribué à Parisotti) plus suggestif ? Certes, Giasone n’a rien de l’antihéros efféminé dont les contre-ténors accentuent la langueur (« Delizie contenti », Cavalli), il recouvre, oserions-nous dire, sa virilité en même temps qu’une éloquence inédite quand, a contrario, jamais le souffle d’un chanteur ne nous a paru aussi sensuel que dans le « Sebben, crudel » de Caldara sur lequel se conclut un voyage que nous nous empressons de reprendre depuis le début. Non pas que le minutage soit chiche (soixante-treize minutes et des poussières), mais la diversité des paysages, aux reliefs saisissants, nous a peut-être exalté et inspiré des louanges excessives. Or, la seconde écoute s’accompagne de nouvelles découvertes : ici une intention, là une nuance, un éclairage qui nous avait d’abord échappé et nous rendons les armes. Tout autre commentaire devient soudain superflu.  

 

 

 

 

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