Nathalie Stutzmann, musica

Händel & Vivaldi - Paris (Philharmonie)

Par Bernard Schreuders | jeu 17 Novembre 2011 | Imprimer
 

 

Etait-ce trop beau pour être vrai ? La rencontre qui s’annonçait comme l’une des plus excitantes de la saison parisienne n’aura finalement pas eu lieu. Le communiqué de la Cité de la Musique regrette « l’annulation de la participation de Max-Emanuel Cencic » sans toutefois préciser si ce dernier est souffrant, autorisant bien des conjectures. Ce changement de dernière minute est d’autant plus frustrant que le récital intitulé « Castrats Divas » s’inscrivait parfaitement dans le cycle « masculin/féminin » qui interroge les identités sexuées et surfe sur la vague des gender studies, même si les organisateurs justifiaient leur choix en termes particulièrement maladroits: « grâce à l’interchangeabilité de leurs voix, la contralto Nathalie Stutzmann et le contre-ténor Max Emanuel Cencic se prêtent avec grâce au jeu du travestissement et des ambivalences ». Cette étrange notion d’ « interchangeabilité », sans doute fondée sur la tessiture (encore qu’un tel fondement soit discutable), tend à nier la singularité de deux voix éminemment personnelles dont le programme promettait, au contraire, d’exalter les différences. Nathalie Stutzmann devait ainsi reprendre en seconde partie le lamento de Dardano, « Pena tiranna » (Amadigi), donné en première partie par Max-Emanuel Cencic, les deux artistes échangeant également les rôles de Sesto et Cornelia dans le Da Capo du fameux « Son nata a lagrimar » (Giulio Cesare) – le comble du raffinement !

 

En réalité, contre-ténors et contralti illustrent à merveille la thématique du cycle parce qu’ils bousculent les stéréotypes sexuels: l’un conquérant l’aigu flûté traditionnellement associé à la féminité, l’autre explorant des abysses prétendument viriles. Au-delà des registres, le trouble sexuel naît parfois aussi du timbre. Ainsi, lors d’une émission de radio (Table d’écoute, sur Musique 3) au cours de laquelle nous confrontions, à l’aveugle, différentes versions du Nisi Dominus de Vivaldi, je me suis surpris, avec les chanteurs invités, à rechercher le nom du falsettiste qui venait d’entamer l’allegro initial du motet avant de reconnaître la voix de… Nathalie Stutzmann. En l’occurrence, l’androgynie reste anecdotique et la confusion passagère, la puissance, la noirceur des graves et les superbes contrastes qu’elles favorisent ayant tôt fait de trahir le contralto féminin dans des parties trop basses pour un contre-ténor, inaudible à l’extrémité de son fausset ou contraint à de vilains décrochages (« Con la face di Megea ») qui dévoilent le métal, sans équivoque celui-là, d’un baryton ou d’un ténor. Dans ces rôles, souvent écrits pour une cantatrice, la Stutzmann ne connaît pas de rival du soi-disant sexe fort. Cependant, l’ambivalence qui nous fascine aujourd’hui procède de tout autre chose : c’est celle de la chanteuse qui continue à diriger du regard, celle du chef dont les bras déploient des courbes et des inflexions vocales, chant et direction se fondant en une seule et même respiration, en un geste musical fluide et continu. Il faut voir Nathalie Stutzmann et non plus seulement l’écouter pour apprécier pleinement sa métamorphose et l’énergie, la prodigieuse concentration que requièrent ces volte-face incessantes. Si le vocable musico faisait jadis office d’euphémisme pour nommer le castrat sans heurter les sensibilités, musica pourrait désigner la musicalité incarnée ou la musique faite femme. Le concert donné à la Cité de la Musique renouvelle la performance immortalisée par l’album « Vivaldi, prima donna » dont nous avions ici même loué les mérites et confirme la nouvelle stature de l’artiste.

Toutefois, cette soirée nous offre davantage encore : un de ces moments uniques, transcendés par ce supplément d’âme que favorise le direct et qui nous ravissent, la plus inattendue des Almirena suspendant à ses lèvres l’auditoire. Incrédules, bouleversés, nous avons l’impression d’entendre « Lascia ch’io pianga » pour la première fois, de découvrir ses reflets crépusculaires et son impalpable douceur. Combien de musiciens sont capables de revisiter un tube en nous donnant l’illusion d’assister à sa création ? L’onirique et voluptueux « Sovvente il sole » (Andromeda liberata) vient presque trop tard après un tel climax, mais le plaisir moins intense de la reconnaissance succède avec bonheur au choc de la surprise. D’une sûreté confondante jusque dans l’exubérance la plus échevelée (la sinfonia d’ouverture de L’Olimpiade), le Vivaldi de Nathalie Stutzmann déjoue les pièges de la facilité et de la surenchère où s’engouffre volontiers la concurrence. Légers et vifs, les airs avec pizzicati et luths diserts que Vivaldi affectionne tant esquivent heureusement l’écueil, redoutable s’il en est, de la mièvrerie et du pittoresque kitsch. Une fois encore, ce n’est pas seulement la voix, mais aussi l’orchestre qui sourit et subtilise le propos. Il faut dire que l’acoustique du lieu sert idéalement les couleurs d’Orfeo 55 et permet de goûter la beauté du moindre détail.

Le récital se referme sur deux bis : un fragment de la sinfonia d’ouverture de L’Olimpiade et le délicieux « Lascia almen che ti consegni » livré en première mondiale sur l’album. Cette conclusion enjouée pourra sembler frugale, mais Nathalie Stutzmann et ses musiciens, longuement ovationnés avant l’entracte et à l’issue du concert, nous ont comblé. Ils ont même réussi à nous faire oublier le rendez-vous manqué avec la nouvelle coqueluche des baroqueux. Chapeau bas !

 

 

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