Les Indes bouillonnantes

Rameau, Les Indes galantes - Versailles

Par Dominique Joucken | mar 05 Octobre 2021 | Imprimer

Un auditeur averti en vaut deux. Cet enregistrement est à fuir par tous ceux qui s'adonnent à l'opéra baroque « pour se détendre », ou parce qu'il les repose des excès du romantisme. Dès les premières mesures, ces Indes galantes vous pètent à la figure de la facon la plus indécente qui soit. Un orchestre plein, charnu, coloré, à l'opposé complet de ce qu'une certaine esthétique « historiquement informée » a voulu, mais auquel il est impossible de résister. C'est que le geste à la fois ample et nerveux de Valentin Tournet emporte la partition et l'auditeur dans un maelstrom d'émotions. Sa Chapelle Harmonique resplendit de mille feux, dispensant des couleurs dont la variété étonne venant d'un ensemble fondé en 2017. Certains orchestres d'instruments d'époque n'arrivent pas à un tel niveau de cohérence après 40 ans d'existence. Ici, tout coule avec aisance, les cordes et les bois interagissent avec un bonheur constant, et les cuivres ajoutent leur éclat sans déparer l'équilibre. La notice reste aussi discrète sur la composition de l'orchestre que sur les conditions de l'enregistrement (live ? version de concert ? studio ?) ; mais on est prêt à parier que les instrumentistes sont présents en nombre. L'impression qui se dégage est en tous cas celle d'un son fourni. Si ce n'est par le nombre des instrumentistes, cela l'est certainement par l'engagement de chacun des musiciens.

Face à une conception aussi physique de l'œuvre, le choix des chanteurs se devait d'être au diapason. Pas question de se tourner vers des solistes enclins à la préciosité ou à une distanciation qui entrerait en collision avec le volcan de l'accompagnement. Le chef a composé un cast encore jeune,  qui offre par là sans doute plus de souplesse, et qui accepte de le suivre dans ses conceptions de Rameau, fussent-elles extrêmes. Ainsi l'Hebe d'Ana Quintans accepte-t-elle de chanter son rôle avec une ardeur qui la voit frôler la rupture, mais qui comblera d'aise tout ceux qui pensent que le Prologue va plus loin que tout ce qui a été écrit avant lui, et nous plonge d'emblée dans le cœur de la pensée ramiste. Tant d'engagement fait plus d'une fois trembler et les enceintes du système hi-fi et notre cœur, mais c'est sans doute comme ca que le compositeur, si âpre dans la défense de ses conceptions musciales lors de ses échanges avec d'Alembert ou Diderot, voulait voir chanté son opéra-ballet. Le Bellone d'Edwin Crossley-Mercer offre une alliance inédite entre raffinement de la technique et générosité du son, aidant à pardonner un francais pas toujours parfaitement idiomatique, même s'il reste constamment compréhensible. Emmanuelle de Negri et Julie Roset ne sont pas en reste,  et chantent comme si leur vie en dépendait. C'est parfois presque « trop » en terme de volume, mais ce chant gorgé de vie a quelque chose d'irréfutable qui désamorce la critique. « Ranimez vos flambeaux » est à écouter dans tous les conservatoires, modèle d'engagement joint à la rigueur stylistique et à une phonétique jamais sacrifiée.

Alexandre Duhamel a déjà un nom sur la scène lyrique. Il offre un Huascar châtié mais vif, dont la scène du soleil fait sauter toutes les conventions du 18e siecle pour plonger dans un panthéisme annonciateur des fresques romantiques. Il est épaulé par un Chœur de la Chapelle harmonique investi et clair, qui transforme chacune de ses interventions en moment d'acmé dramatique. Mathias Vidal confirme toutes les promesses de son album récent et plane sur les cimes de l'aigu tout en sachant doser ses couleurs, avec un souffle jamais pris en défaut. Guillaume Andrieux apparaît un peu en retrait, mais il n'y a rien à redire fondamentalement face à cette honnêteté, si ce n'est qu'elle peut sembler terne lorsque le reste du plateau est dans une telle défonce.

Malgoire ou Christie ne sont pas oubliés. Mais ils seront désormais considérés comme des versions d'approfondissement. Pour quiconque veut découvrir Rameau, et l'opéra baroque en général, ce coffret constitue désormais une porte d'entrée indispensable.

 

 

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