Pole Dance

Salome

Par Laurent Bury | mer 14 Août 2019 | Imprimer

D’un côté, le pilier, la colonne marmoréenne, la masse inamovible de granit, le timbre caverneux de Hans Hotter, une dizaine d’années avant son Wotan un peu chevrotant pour Solti. Un Jochanaan qu’on ne saurait soupçonner de la moindre faille, tout comme on n’imaginerait pas, s’il n’y avait son La Roche dans Capriccio, que le chanteur ait été capable d’humour ou de second degré. Un Prophète pur et dur, ni « doux » ni « bon » comme celui de Massenet, mais une voix déjà monumentale alors qu’elle provient encore de la citerne. De l’autre côté, une adolescente en chaleur, une ingénue perverse qui se tortille longuement autour de ce pilier avant son effeuillage intégral : Inge Borkh, invraisemblable interprète de Salomé, peut-être la seule à avoir donné à l’héroïne de Strauss une telle palette de couleurs, vocalement crédible en jeune vierge lubrique, qui chante son rôle comme si elle l’improvisait d’instant en instant, avec un stupéfiant mélange de naturel absolu et d’expressionnisme hystérique (pour un exemple du poison qu’elle sait distiller dans certaines syllabes, écoutez seulement sa façon de prononcer le mot « schrecklich »). A côté, Ljuba Welitsch passerait presque pour une dame patronnesse. Et lorsqu’elle baise enfin la bouche de Jochanaan, elle semble épuisée par cet accomplissement, et ses « Ach » se vident de toute sensualité torride pour ne plus être que des sons émis par un corps enfin apaisé.

Oh, bien sûr, ce n’est ni une nouveauté, ni une rareté. Ce live de Salomé, enregistré à Munich un soir de juillet 1951, est simplement réédité par Orfeo, parce que c’est une référence. Certes le son n’y est pas parfait, malgré tout le travail qui a pu être accompli sur les bandes, mais si vous êtes un tant soit peu habitué à ce type de captations, vous n’en serez pas plus incommodé que cela. Pas de livret non plus, mais il ne s’agit probablement pas d’une interprétation destinée à ceux qui voudraient découvrir l’œuvre, et qui privilégieront le confort d’une version de studio.

Outre le caractère iconique des interprètes des deux rôles principaux, ce disque offre un intéressant reflet des distributions qu’on pouvait alors entendre au Bayerisches Staatsoper, à commencer par le titulaire d’Hérode. En 1951, Max Lorenz avait tout juste 50 ans et il était encore Siegfried à Bayreuth, où il devait chanter jusqu’en 1954. Wagnérien par excellence pendant une vingtaine d’années, il fut notamment Tristan face à l’Isolde de la jeune Callas. Et c’est ce même Hérode qui serait son dernier rôle en scène, en 1962. Face aux ténors de caractère ou artistes sur le retour, à bout de voix, auxquels on a pris l’exécrable habitude de confier ce personnage, Lorenz restitue toute sa dignité au tétrarque, trop souvent caricaturé. La remarque vaut aussi pour Irmgard Barth, mezzo-soprano en pleine possession de ses moyens et non soprano reconvertie sur le tard dans les rôles de harpies. Si l’on continue à lire la distribution, on reste à un excellent niveau, avec le Narraboth lyrique et tendre de Lorenz Fehenberger, parfaitement apparié au Page androgyne de Katja Sabo.

Enfin, last but not least, il y a la direction de Joseph Keilberth, un de ces chefs qui furent boudés par les studios, mais dont le live permet d’apprécier les immenses qualités, en particulier chez Wagner et chez Strauss. Privilégiant la vie théâtrale aux dépens du soin des détails, il savait aussi bien créer le clair de lune poétique de la terrasse du palais d’Hérode que déverser des hectolitres de lave en fusion autour des protagonistes ainsi que la partition l’exige.

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