Franz aurait voulu s'appeler Giuseppe ou Richard

Sardanapalo - Mazeppa

Par Laurent Bury | mar 28 Mai 2019 | Imprimer

Les lieder et mélodies de Franz Liszt attirent de plus en plus d’interprètes, on ne s’en plaindra pas. Curieusement, surtout pour un compositeur formé en grande partie à Paris, le Hongrois ne passa jamais par la case opéra. N’aurait-il jamais eu la tentation de le faire ? Bien sûr que si, mais dans la multiplication de ses activités, il ne put y accorder le temps ou l’attention que cela aurait demandé. Nombreux sont les projets qui ne débouchèrent sur rien, ou du moins sur pas grand-chose. En revanche, le Sardanapale dont il eu l’idée vers le milieu des années 1840 aurait peut-être fini par aboutir s’il n’avait achoppé sur la question du livret. Initialement, l’opéra inspiré d’un poème de Byron (déjà source d’une célèbre toile de Delacroix en 1827, d’une cantate grâce à laquelle Berlioz décrocha le Prix de Rome en 1830, et qui allait continuer à hanter cette institution jusqu’en 1901, puisque Ravel eut à concevoir une Myrrha sur le même sujet) aurait dû être écrit en français. Arès la défection du premier librettiste envisage, Liszt passa à l’italien, et reçut un livret complet pour lequel il exigea quelques retouches. Il obtint satisfaction pour le premier acte, mais la version révisée des deuxième et troisième ne lui parvint peut-être jamais. Et voilà pourquoi son Sardanapalo s’arrête à la fin du premier acte. Quelque 110 pages manuscrites pleines de trous et de blancs que personne n’aurait envisagé de faire jouer jusqu’au jour où le musicologue britannique David Trippett s’en est emparé pour tirer un matériel utilisable de cette partition plusieurs fois révisées par son auteur. En dehors de l’accompagnement orchestral parfois simplement suggéré qu’il a dû abondamment compléter, l’intervention du musicologue a surtout consisté à inventer 20 mesures pour ajouter une strette conclusive à cet acte. Il a aussi fallu la collaboration de musicologues italiens pour toiletter le livret.

Nous avions annoncé en mai 2018 la création mondiale de cette partition reconstituée. Evidemment, les choses ne se sont pas passées exactement comme prévu, puisque le chanteur prévu dans le rôle-titre a finalement dû renoncer (tombé malade une semaine avant le concert, Charles Castronovo avait déjà connu la même mésaventure pour diverses résurrections organisées par le Palazzetto Bru Zane), mais l’œuvre n’en a pas moins été enregistrée en août dernier à Weimar.

En dehors de la frustration liée à l’interruption d’un opéra aussitôt après l’exposition que permet le premier acte, ce Sardanapalo connaîtra-t-il un jour les honneurs de la scène ? Pourquoi pas, dans la mesure où Liszt a su très habilement prélever son miel partout où il le trouvait, dans le chromatisme de celui qui n’était pas encore son gendre, Wagner, comme dans l’école italienne et son nouveau représentant, Verdi. Le mélange des deux donne un résultat assez intéressant qui préfigure certaines musiques de la fin du XIXe siècle, même si la construction du livret lorgne encore du côté de Donizetti, et comme on ne rencontre au total que trois personnages, on serait assez près du format de la cantate de Prix de Rome s’il n’y avait la présence du chœur des femmes du harem. Comme bien d’autres héroïnes romantiques, Mirra, l’esclave éprise du roi, chante sa patrie perdue ; Sardanapale (ténor) obtient aussitôt après l’aveu de son amour ; le grand-prêtre Beleso (basse) vient alors le rappeler à la réalité de ses fonctions et à la nécessité de partir combattre l’ennemi, l’acte se concluant sur un trio où chacun exprime ses sentiments, cependant qu’une marche pompeuse accompagne le départ de Sardanapale pour le front. Très peu d’action, somme toute, mais ce ne serait pas la seule œuvre à présenter ce défaut.

Portée par la Staatskapelle Weimar que dirige Kirill Karabits, la musique de Liszt convainc et l’on y entend de fort belles choses. Les dames du chœur d’opéra du Théâtre de Weimar ont assez peu à chanter mais le font avec beaucoup d’élégance. Comme on l’aura compris d’après le résumé ci-dessus, le rôle le plus bref est évidemment celui du méchant, auquel Oleksandr Pushniak prête une voix puissante au grave sonore. Sauveur de l’opération, Airam Hernández a récemment chanté Alfredo à Toulouse (il y revient en septembre pour Pollione) et sera pour beaucoup la révélation de cet enregistrement, et les solides qualités de ce ténor devraient lui permettre une belle carrière. Le documentaire réalisé lors des premiers essais de reconstitution de la partition donnait à entendre le rôle de Mirra chanté par la voluptueuse soprano arménienne Anush Hovhanissyan. Pour la création mondiale, elle a cédé la place à Joyce El-Khoury, qui est une artiste attachante mais au timbre de laquelle le disque ne rend pas toujours bien justice. Son vibrato peut déplaire, et l’on peut préférer des voix plus charnues, mais l’on ne saurait contester les qualités dramatiques et la virtuosité de la soprano libano-canadienne, ni sa science des pianissimi que saluait Christophe Rizoud lors de son récent concert à l’Eléphant Paname.

 

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