Si Mahler m’était conté

Des Knaben Wundernhorn Lieder

Par Nicolas Derny | mer 29 Septembre 2010 | Imprimer
2010 marque le 150e anniversaire de la naissance de Gustav Mahler tandis que sera célébré en 2011 le centenaire de sa disparition. Il est donc normal que labels discographiques et programmateurs de concerts lui rendent hommage. Ad nauseam, pour certains d’entre eux, comme souvent lors des années anniversaires… Une fois séparé le bon grain de l’ivraie, cet enregistrement s’impose naturellement comme un des disques phares de ces derniers mois et un des sommets de l’intégrale de Pierre Boulez.
 
S’il avait été l’un des premiers à enregistrer Das Klagende Lied,en 1970 (Sony), le chef français avait mis le temps avant de se lancer dans la gravure systématique de ces symphonies qu’il dirige pourtant depuis presque 50 ans. L’intégrale, commencée en 1995 par la Sixième Symphonie, trouve aujourd’hui son aboutissement avec ce disque de très haut vol. Abordant le compositeur comme précurseur essentiel de la Seconde Ecole de Vienne, il est normal que Boulez passe ces partitions au scanner de la modernité. L’obsession mahlérienne de clarté est atteinte par ces lectures au scalpel aussi éloignées que faire se peut du romantisme exacerbé de Bernstein, « redécouvreur » de l’auteur des Rückert Lieder
dans les années 1960. 
 
Pour Mahler, la composition des chants sur des textes tirés de l’anthologie Des Knaben Wunderhorn  -édition de Volkslieder (dont les plus anciens remontent à la fin du moyen âge) établie par Clemens Brentano et Achim von Arnim publiée en trois volumes entre 1805 et 1808 - commence en 18881 pour ne s’achever qu’à la veille du commencement du cycle des Kindertotenlieder, en 1901. La Symphonie n°10 est quant à elle entamée en 1910. La cardiopathie qui précipitera la mort du compositeur a été diagnostiquée depuis 1907 et il sait qu’Alma le trompe avec Walter Gropius. A la mort de Mahler, le 18 mai 1911, la Dixième reste inachevée. Bien qu’elle soit entièrement esquissée, seul le premier mouvement, Adagio, est jouable en l’état. En 1924, Alma autorise l’éditeur Paul Zsolnay à publier le fac-similé du manuscrit de cette ultime composition. Il porte quelques exclamations plutôt surprenantes : « Vivre pour toi, mourir pour toi, Almschi ! », « Pitié ! ô Dieu ! ô Dieu ! Pourquoi m’as tu abandonné ? », « Folie, saisis le maudit que je suis ! Détruis-moi avant que j’oublie que j’existe, que je cesse d’être… », etc.
 
Si la tragédie n’est pas absente des Knaben Wunderhorn Lieder, elle s’exprime sous forme ironique ou grotesque (aussi incroyable que cela puisse paraître dans certains cas, Mahler désigne ces chants par le mot «humoresques»). Il ne faut bien sûr pas s’attendre à ce que Boulez, à la tête d’un luxueuxOrchestre de Cleveland, s’attarde sur l’inspiration « populaire » du cycle ; sinon « on est fichu » explique-t-il à Sören Ingwersen qui l’interviewe pour la notice du disque. Une fois cette idée acceptée, on ne peut plus que se délecter du décor sonore en Technicolor planté par le chef, particulièrement excellent dans les passages les plus terrifiants et brutaux (Der Schildwache Nachtlied, Revelge, les strophes du prisonnier du Lied des Verfolgten im Turn). Capté live, l’enregistrement est d’une perfection technique irréprochable. Dans l’absolu, si ce n’est pour Des Antonius von Padua Fischpredigt, haletante page humoristique – on y rit jaune - que l’on retrouve sous forme purement instrumentale dans la Symphonie n°2, Boulez choisis des tempi plutôt lents. Cette option permet au chef de faire entendre la plupart des détails de cette orchestration des plus subtiles. Rares sont les éléments qui échappent à l’oreille.
 
Si, sur la pochette, le nom de Pierre Boulez s’étale en aussi gros caractères que celui de Mahler (après tout, entre génies de la direction et de la composition, pourquoi pas ?), il faut souligner le travail exceptionnel des solistes, Christian Gerhaher en tête. De bout en bout de sa prestation, le baryton est effectivement époustouflant. Est-il possible de trouver aujourd’hui meilleur conteur pour interpréter ces Lieder ? Il joue sur chaque note, chaque mot, chaque inflexion, chaque timbre pour tirer de ces pièces le maximum de leur potentiel expressif. Dès les premières strophes de Der Schildwache Nachtlied, il nous entraîne dans un monde mahlérien qui, malgré la pléiade de versions enregistrées, semble encore inexploré. Gerhaher nous raconte ces textes comme autant d’histoires auxquelles, comme des enfants, nous nous laissons prendre, quitte à risquer la nuit le cauchemar.
 
La prestation de Magdalena Kožena se réclame de la veine mais, bien qu’excellente, souffre un rien de la comparaison. Verlorne Müh’ est par exemple plein de bonnes intentions mais le contraste entre la femme amoureuse et l’homme insensible parfaitement réussi entre les premières et deuxièmes strophes ne se répète pas tout au long du Lied. Un détail sans doute car on se délecte ailleurs, ne serait-ce que du sens narratif dont la mezzo fait preuve dans Das Irdische Leben ou de l’articulation qu’elle imprime à la Rheinlegendchen. Enfin, il est impossible de ne pas succomber au velouté amoureux de son interprétation de Wo die schönen Trompeten blasen. Du grand art. Mais pourquoi diable nous priver de l’Urlicht qui, s’il a été intégré lui aussi à la Symphonie n°2, fait également partie intégrante de ce recueil ?
 
Page purement instrumentale, l’Adagio de la Symphonie n°10 est superbement dirigé. Sous le geste de Boulez, la musique regarde évidemment vers la modernité – elle contient un accord de 10 sons, soit seulement deux de moins que les 12 notes de l’octave chromatique que Schoenberg commence, au même moment, à libérer des chaînes du système tonal. Semblant façonner jusqu’au silence, le chef souligne à merveille chaque dissonance, appuie là où ça fait mal tout en construisant, sans pathos inutile, une architecture aux assises solides. Magistral !
 
Nicolas Derny
 
 
1 Mahler a affirmé avoir découvert le recueil de Brentano et Arnim chez les Weber, à Leipzig, en 1888. Pourtant, le texte du premier chant des Lieder eines fahrenden Gesellen (1884-1885) provient de Des Knaben Wunderhorn ! Probablement l’aura-t-il lu ailleurs… 
 
 
 
 
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