Nous faut-il tant de nuits, tant d'étés ?

Sirènes

Par Laurent Bury | jeu 28 Février 2019 | Imprimer

Oui, bien sûr, c’est l’année Berlioz, le cher Hector étant décédé en 1869. Nul ne pourra l’ignorer, et pas seulement grâce aux commémorations officielles, mais aussi parce que l’industrie du disque semble avoir décidé de donner un sérieux coup de collier. Oh, ne rêvez pas : pas pour enregistrer des raretés, non. Il se trouve qu’en ce début d’année du sesquicentenaire, deux des protagonistes des récents Troyens de l’Opéra de Paris y vont de leurs Nuis d’été. Stéphane Degout a couplé les siennes, dans la version orchestrée, avec un Harold en Italie dirigé par François-Xavier Roth. Stéphanie d’Oustrac a choisi, elle, la version piano, encadrée par des mélodies de contemporains de Berlioz. Peut-être quelqu’un aura-t-il un jour l’idée de revenir aux intentions initiales du compositeur, qui avait prévu trois interprètes différents pour ce recueil, mais cela ne semble pas pressé.

Entre Stéphane et Stéphanie, il n’y a pas que les instruments qui changent, mais toute l’approche de ces mélodies. Autant le baryton se livre à une surenchère en matière d’expressivité, surlignant, surjouant et surarticulant tout, autant la mezzo semble avoir tenté d’aller aussi loin que possible dans la voie opposée. Elle a même convaincu le pianiste Pascal Jourdan de l’accompagner dans cette démarche, en produisant le moins de son possible. Le résultat est d’abord assez terrifiant, avec une Villanelle lentissime, minimaliste et soigneusement dépouillée de tout allant. Le chant est comme exsangue, aussi peu printanier que possible. Evidemment, les autres mélodies s’accommodent mieux de cette manière : « Le Spectre de la rose » et les suivantes, pleines de linceuls et de tombes, tolèrent plus facilement le style cadavérique, même si l’expérience a ses limites, notamment le risque de la somnolence. Enfin, comme par miracle, « L’Ile inconnue » bénéficie, elle, d’une soudaine bouffée d’énergie sans laquelle le navire aurait sombré corps et biens.

« La Mort d’Ophélie » complète le volet central, berliozien, du disque. Avant et après ces plages, Stéphanie d’Oustrac chante en allemand, Liszt d’abord, Wagner ensuite. L’heure du répertoire allemand semblait avoir sonné pour elle, puisqu’elle aurait justement dû être le Compositeur dans Ariane à Naxos à Toulouse. Cela ne se fait finalement pas, mais ce n’est peut-être que partie remise.

Les Wesendonck Lieder dans leur version première, avec piano, ont déjà été enregistrés à de nombreuses reprises, et pas nécessairement par des artistes au format wagnérien, comme le permet la légèreté de l’accompagnement. Heureusement, la mezzo y renonce à sa curieuse approche des œuvres de berliozienne et consent à y déployer l’expressivité attendue. On signalera néanmoins, surtout dans l’aigu, quelques notes blanches, pas tout à fait dénuées de vibrato, mais manquant tout de même un peu de matière. « Träume » la trouve plus en voix, et c’est heureux, mais l’on espère que Stéphanie d’Oustrac ne voudra pas trop tôt se prendre pour Brangäne.

Finalement, le plus intéressant du disque, c’est sans doute le bouquet de lieder de Franz Liszt, dont le premier donne, un peu abusivement, son nom à ce récital. En guise de Sirènes, il n’y a guère ici que « Die Loreley », mais passons. Ces œuvres étant un peu moins fréquentées, elles bénéficient aussi de l’absence de références immédiates en mémoire, et l’oreille peut les savourer peut-être plus objectivement. La mezzo ne craint pas d’y mettre le théâtre nécessaire pour évoquer l’engloutissement du batelier fasciné par la nymphe des eaux. Parmi les cinq autres plages lisztiennes, on découvre notamment une version de la « Ballade du roi de Thulé » qu’il aurait pu être intéressant de rapprocher de celle de Berlioz, tant l’atmosphère en est différente, et deux mises en musique très différentes d’un même poème de Goethe, « Freudvoll und leidvoll », conçues en 1844 et en 1861. En réécoutant ces œuvres de Liszt, on se demande vraiment pourquoi Stéphanie d’Oustrac a cru bon de chanter si peu dans Les Nuis d’été : fallait-il à ce point vouloir faire preuve d’originalité pour se démarquer de la concurrence, rude, il est vrai ? Un disque exclusivement consacré à Liszt aurait-il été une mauvaise chose ? Ce n’est apparemment pas impossible, puisque Cyrille Dubois semble en préparer un.

 

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