Soupirs partagés

Sospiri

Par Catherine Jordy | mar 09 Novembre 2010 | Imprimer
Et encore un opus supplémentaire pour la Bartoli ? Saupoudrage d’airs célébrissimes déjà entendus jusqu’à plus soif et coup pour rien, c’est ce qu’on pourrait penser au vu de ce nouvel album, qui complète une série régulière de nouvelles publications avec appareil publicitaire à l’avenant jusqu’à risquer une vraie lassitude. En découvrant ce nouveau double CD dans sa version de luxe, on se dit qu’il n’y a pas grand-chose de neuf sous le soleil, et qu’il va être difficile de défendre la diva sur cette compilation… Mais dès la première écoute, les appréhensions se dissipent et on en vient rapidement à soupirer d’aise devant la puissance émotionnelle qui se dégage de chacun des airs. On se surprend à redécouvrir ses classiques les plus éprouvés grâce à la palette d’un chant  sidérant. Un mélange explosif capable de mettre le feu à la platine. Ces enregistrements étalés de 1994 à 2010 permettent de mesurer l’évolution de cette voix toujours équilibrée et constamment mature. Il est d’ailleurs assez difficile de déceler à l’aveugle la date de l’enregistrement sans faire appel à ses connaissances discographiques.
 
Ce double CD s’écoute rapidement en boucle. Quels sont les moments les plus miraculeux de cet assemblage hétéroclite et nécessaire ? Difficile à dire. En aficionado bellinienne, je serai tentée de mentionner le « Ah ! non credea mirarti » de la Somnambule, tant la douceur et la délicatesse de cette lamentation quasi en apesanteur semblent émaner d’outre-tombe, le tout sublimé par un Juan Diego Flórez en guest star (excusez du peu). La lenteur alanguie du tempo transcende cette Amina rarement aussi crédible depuis Maria Callas. Un monument. Il en va de même pour le « Casta Diva » découvert dans la Malibran et notamment dans le DVD idoine où il conclut un documentaire poignant. L’air s’égrenait alors que Cecilia rendait visite à la tombe de Maria Malibran. On la voyait également consulter la partition originale et repérer la mention « sotto voce ». Et avec un tempo là encore merveilleusement ralenti, intégrant sublimement les silences intrinsèquement belliniens, l’air est savamment distillé. On a l’impression de l’entendre pour la première fois et cette interprétation devient évidente. Un miracle, simplement.
 
L’ensemble de la sélection permet de constater à quel point la démarche de la chanteuse est cohérente. Le travail de recherche aussi bien historique que musical sur une période allant de Haendel à Mascagni pour le CD profane et de Bach à Fauré pour la partie religieuse impressionne par son érudition. Et c’est là toute l’importance de cette immense chanteuse qui sait sublimer par l’expression une technique virtuose.. Si elle est Romaine, notre bouillante diva possède la gouaille napolitaine, l’élégance vénitienne, le raffinement toscan et le mystère sicilien conjugués. Une péninsule à elle seule ! On se délecte ainsi de son « Sposa, non mi conosci » murmuré, éructé et déclamé tout à la fois. On pense aux Lollobrigida, Loren, Mangano ou Magnani fusionnées. La partie masculine, androgyne ou « castrée » de la sélection est tout autant convaincante. C’est aussi la beauté toute particulière de cette voix naturellement ambrée, solaire mais ambiguë, qui parvient à transcender les « Ombra mai fu » et autres airs composés tout spécialement pour les castrats1. Et que dire de son « Voi che sapete » ? Sexualité encore non clairement définie mais jeunesse amoureuse de l’amour, tout y est. On reste abasourdi devant tant de grâce. Pour donner envie d’acquérir cette édition, deux inédits y ont été insérés : un air de Vinci initialement prévu pour Sacrificium et un amusant « Una voce poco fa », fascinant de fraicheur et d’humour. Le « Ma » marqué par l’interprétation inoubliable de Callas est ici quasiment – et volontairement ? – oublié au passage, mais valorisé par des effets pyrotechniques somptueux.
 
Les pièces sacrées sont, quant à elles, empreintes de ferveur. L’émotion est constamment au rendez-vous. Agilité, spontanéité, fureur, douceur, séduction ou lamentation, la Bartoli nous aura tout fait. Et on l’en remercie, d’autant que ses partenaires sont au diapason : en plus de Flórez, Maxim Vengerov, Bryn Terfel épatant et un magnifique Luciano Pavarotti, que l’on retrouve avec plaisir. Merveilleuse Cecilia ! Après avoir ressuscité Vivaldi, célébré la Malibran ou encore restauré l’opéra romain du début du xviiie siècle, que va-t-elle maintenant nous concocter ? On attend l’automne 2011 avec impatience.
 
Catherine Jordy
1. Voir les critiques de l’album Sacrificium, du DVD et les récitals liés à cette sortie à Bruxelles, Baden Baden ou.
 
 

 

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