Rencontre du troisième type

Stabat Mater

Par Christophe Rizoud | ven 28 Octobre 2022 | Imprimer

Aleksandra KurzakRoberto Alagna et Andreas Scholl réunis dans un même enregistrement du Stabat Mater de Arvo Pärt, voilà qui peut surprendre, voire dérouter. La tessiture de contre-ténor n’est certes pas antinomique avec l’esprit d’une musique d’abord contemplative – comme le démontre, plage 2 de cet album, My Heart’s in the Highlands, une partition où Andreas Scholl psalmodie la même note sur un tapis silencieux de cordes et de piano, ou un peu plus loin, tout aussi immobile, Ein Wallfahrtslied, « un chant de pèlerinage » aux frontières du désespoir avec là encore l’étrangeté du timbre de contre-ténor comme exhausteur de mystère.

Autant donc la rencontre entre Andreas Scholl et Arvo Pärt tombe sous un certain sens, autant la présence à leurs côtés d’un ténor et d’une soprano débarqués de la planète Opéra – avec ce que cela signifie d'intempérance et de tumulte – peut paraître incongrue dans cet univers assourdi. De fait, elle l’est, même si limitée au Stabat Mater. L’œuvre conçue à l’origine pour un trio vocal et à cordes a été spécialement adaptée pour cet enregistrement. D’une durée de vingt-cinq minutes environ, elle n’occupe que le tiers d’un programme dont les sept autres numéros sont réservés au seul contre-ténor lorsqu’ils ne sont pas instrumentaux – Fratres, Spiegel im Spiegel et Summa. Pour autant, l'écriture de ce Stabat Mater ne diffère pas des autres pièces. En invitant Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak dans son château des brouillards, Arvo Pärt reste fidèle au principe d’épure qui régit ses partitions. Ni phrasés larges, ni orchestration généreuse, ni élans lyriques mais une déclamation recto tono, dans une zone souvent inconfortable pour des voix en accord ou en écho, parfois a cappella. Ce chant sous tension, ponctué de silences recueillis ou de séquences instrumentales en points de suspension, engendre un sentiment diffus de malaise, d’abord perturbant puis finalement envoûtant.

Tomasz Wabnic dirige son Morphing Chamber Orchestra avec d’autant plus d’évidence que la démarche artistique lui est consubstantielle. Le terme « Morphing » signifie selon lui la rencontre inattendue d’entités dissemblables, « de personnes  différentes, d’horizons et de parcours musicaux variés qui, lorsqu’ils se rencontrent, donnent lieu à une " troisième idée ", neuve et inconnue ». De cette collusion du troisième type suinte ici un ailleurs musical troublant, hypnotique et addictif comme un opium.

 

 

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