Teodor Currentzis, fléau de Dieu

Requiem en ré mineur

Par Christophe Rizoud | mar 15 Mars 2011 | Imprimer
Après un Didon et Enée qui divisa la critique (et nos brillants bretteurs de Cave Canem1), Teodor Currentzis s’emploie à donner du Requiem de Mozart une interprétation dont on ne sait, écoute faite, s’il faut crier au génie ou au fou. Difficile d’ailleurs de qualifier la lecture que propose le chef d’orchestre d’une des partitions les plus fameuses du répertoire. Sûrement pas romantique, même si dramatisée à l’extrême. Ni baroque bien que la démarche, expérimentale, ne soit pas sans rappeler les recherches menées au début des années 80 par Nicolas Harnoncourt (recherches dont un film chez TDK nous offre le passionnant témoignage2). Même travail sur la matière sonore, sur l’orchestre, mis ici particulièrement en valeur, même prospection autour des couleurs, tantôt blêmes (un « Hostias » apeuré), tantôt criardes, même abus de contrastes, même approche chaotique des rythmes, mêmes outrages sublimes pour un résultat ô combien différent.
 
Contrairement à son éminent confrère qui gardait malgré tout l’œil rivé sur une certaine tradition, Teodor Currentzis rince l’ultime chef d’œuvre de Mozart à grandes eaux, comme pour le débarrasser de l’empois qui le fige depuis toujours dans un linceul de marbre. « Introitus » claudiquant sur un orchestre aux sonorités d’harmonium avant de se métamorphoser, dans un frisson d’horreur, en procession magnifique ; « Confutatis » sauvage où le chœur des vierges semble pris en otage par une tribu de féroces indigènes ; « Sanctus » brimbalé dans la tempête ; « Lux aeterna » gracieux tel un menuet… Tout tourne, tout danse, tout surprend. Jusqu’au soprano de Simone Kermes, méconnaissable, flûté comme la voix d’un jeune garçon avant la mue, dont la fusion avec le ténor lumineux de Markus Brutscher frôle l’extase le temps d’un « Recordare » mémorable. Beaucoup moins fulgurants apparaissent en revanche Arnaud Richard et Stéphanie Houtzeel. Mais on se dit que le choix de voix sans démesure participe à cette démarche décomplexée où tous – chœurs, solistes, orchestre – sont placés sur un même plan sonore par un chef qui s’érige seul en démiurge. Saluons leur mérite de suivre ainsi Teodor Currentzis dans ses moindres hallucinations. A les écouter, inféodés à des partis-pris qui vont sans doute à l’encontre de tout ce qu’ils croyaient savoir, on imagine le travail nécessaire pour atteindre pareille symbiose.
 
La limite de l’exercice ? Certains effets discutables – les coups d’archet qui cinglent le « Dies Irae » comme le fouet du cocher lacère la croupe du cheval, le tintement de grelots, façon postillon de Longjumeau, qui referme le « Lacrymosa » – ; l’outrance qui disconviendra aux esprits mesurés et aux partisans de la tradition ; la mégalomanie qui va à l’encontre des intentions du compositeur. S’agit-il encore là d’une messe des morts ? C’est cette dernière question que nous utiliserons comme talisman pour ne pas céder aux sirènes de Teodor Currentzis, bien que la tentation soit grande de jeter au feu toutes les précédentes versions du Requiem de Mozart. Mais où ranger alors une partition ainsi désacralisée – certains diront profanée – dont le caractère religieux jusqu’à présent ne faisait pas de doute ? Mozart est divin mais Teodor Currentzis, aussi génial soit-il, n’est pas Dieu.
Christophe Rizoud
 
1 Cf. Cave Canem n° 10
 
2 Wolfgang Mozart: Requiem (ed. Beyer), Johann Sebastian Bach: Cantata "Komm, du süße Todesstunde," BWV 161 - Rachel Yakar, Ortrun Wenkel, Kurt Equiluz, Robert Holl - Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor - Concentus Musicus Wien/Nikolaus Harnoncourt - TDK DVWW-COMREQ DVD 76 minutes LPCM Stereo Full Screen
 
 

 

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