Aux limites de l’ « a cappella »

The Florentine Renaissance

Par Yvan Beuvard | mar 28 Décembre 2021 | Imprimer

Le Orlando Consort, depuis plus de trente ans de pratique vocale de musiques anciennes, s’est imposé comme une des figures majeures parmi les interprètes. La pureté de leur chant, l’harmonie des timbres, l’organisation des lignes, tout concourt à rendre leurs lectures passionnantes. L’idée de regrouper sur un enregistrement des pièces de Binchois, de Dufay, d’Isaac et d’anonymes, ayant en commun d’avoir illustré la Florence de Laurent de Médicis est bienvenue, faute d’être originale. Le programme privilégie Isaac et Dufay, avec une pièce de Binchois, et mêle des œuvres à trois et quatre voix de ceux-ci avec des laudes, des contrafacta d’anonymes liés à la cité toscane.  Avant que Savonarole impose sa dictature théocratique, c’était « faute grave que d’aller à l’office pour y jouir de la musique », prêchait Saint Bernard de Sienne. Heureusement, le goût des Toscans faisait fi de ces injonctions, et jamais Florence ne rayonna autant que durant ce règne. Dufay et Isaac ne faisaient que suivre les musiciens de Cambrai et de Liège lorsqu’ils prirent le chemin de l’Italie.  Quant à Binchois, il n’apparaît ici qu’à la faveur d’une de ses chansons, parodiée pour la circonstance, faisant pendant à la même pratique appliquée à une de Dufay.

Les quatre solistes de l’Orlando Consort, comme plusieurs groupes illustrant le même répertoire, chantent à un par partie, systématiquement a cappella. Rien ne l’interdit, sauf l’information et le bon sens pour ce qui concerne déjà la première des deux pièces majeures du disque : le célèbre motet « Nuper rosarum flores », écrit par Dufay pour la consécration du Duomo (la cathédrale Santa Maria del Fiore) par le pape Eugène IV, qui avait offert une rose d’or au sanctuaire. Ses proportions, empruntées aux dimensions de l’édifice de Brunelleschi, suscitent toujours l’admiration, même si leur perception est réservée aux musicologues. Pour cette cérémonie majestueuse, le vaste édifice accueillit nombre d’instrumentistes, et tous les spécialistes estiment vraisemblable que Dufay recruta des trompes pour soutenir de leur souffle les valeurs longues de l’introït Terribilis est locus iste, sur lequel se fonde le motet. Quatre voix suffirent-elles à emplir la nef de leur chant ? Voilà qui laisse songeur à l’écoute de la version chambriste que nous offre le Orlando Consort, si ciselée soit-elle. La dimension spectaculaire en est totalement évacuée.

La séquence « Nuper almos rosae flores » est modelée à souhait. A quatre parties, le motet isorythmique « Salve flos Tuscae gentis » salue la cité de Florence et ses jeunes femmes. Ses proportions sont communes au motet de la dédicace de la cathédrale. Il est proposé par des voix dont les timbres se font volontiers instrumentaux. Le choix interprétatif, bienvenu, n’est-il pas, simultanément l’aveu d’un manque ? « Mirandas parit haec urbs Florentina » relève de la même inspiration, à trois voix cette fois, en style de cantilène.

La section centrale, sacrée comme profane, homophone, souvent empreinte de caractère populaire, de laudes, de chansons carnavalesques et de frottole, s’écoute avec plaisir, malgré la couleur constante de l’a cappella. Heinrich Isaac, ici Arrigo Tedesco, s’attacha à la cour de Laurent le Magnifique pour remplacer l’organiste Squarcialuppi. Il quitta Florence une douzaine d’années après, à la mort de son protecteur, pour gagner la cour de Maximilien à Vienne. Parmi les pièces retenues, la lamentation sur la mort de Lorenzo, « Quis dabit capiti meo aquam ? », à 4, est certainement la plus remarquable : la ferveur du chant, l’élégance raffinée, la sincérité de la déploration nous émeuvent. Elle est suivie d’un motet de supplique, aspirant à la paix, adressé à Lorenzo, d’un égal intérêt. Auparavant, un motet, à 4 lui aussi, « Prophetarum maxime », pour la St Jean Baptiste, patron de la cité, se rapporte à la structure hexagonale de la coupole. Son écriture est particulièrement séduisante. Des pièces festives, à 3 voix, liées aux parades comme aux divertissements princiers, prennent place entre les motets.

Le quatuor vocal, parfois réduit à trois, est de qualité exceptionnelle. La douceur, la clarté de l’émission, la limpidité du contrepoint, le raffinement n’appellent que des éloges. Cependant, le choix de limiter l’interprétation aux seules voix nous prive tant des couleurs et du soutien des instruments que de la vraisemblance de la restitution.

La brochure d’accompagnement, en anglais, détaille chaque pièce avec soin, après en avoir publié les sources ; la bibliographie (anglaise) est riche. Les textes chantés et leur traduction anglaise y prennent place.  

Pour ce qui relève des deux pièces les plus importantes de l’enregistrement, nous préférons la version du Nuper rosarum flores de Cantica Symphonia, dir. G. Maletto [Glossa] et celle du Quis dabit capiti meo aquam ? par Piffaro et The Concord Ensemble [Dorian], toutes deux faisant appel à des ensembles plus fournis, colorés, auxquels les instruments sont conviés.

 

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