Mort, où est ta victoire ?

Tomas Luis de Victoria - Officium defunctorum

Par Yvan Beuvard | jeu 08 Avril 2021 | Imprimer

La vie de Marie d’Autriche (ou d’Espagne) fut riche. Première fille de Charles-Quint et d’Isabelle du Portugal, sœur de Philippe II, elle épousera Maximilien II, son cousin, et deviendra impératrice du Saint-Empire, reine de Bohême (1562), de Hongrie (1563), de Germanie (1563), archiduchesse d’Autriche. Mère de seize enfants – sa seconde fille sera reine de France, épouse de Charles IX – elle finira ses jours en 1603, âgée de 74 ans. Tomas Luis de Victoria soutenait sa vie spirituelle dès 1579, à Rome. Il la suivra à Madrid en 1584 où elle entra comme oblate au couvent des Descalzes Reales [Déchaussées royales]. C’est là qu’il servait, comme aumônier et organiste. Il s’y retira en 1587, jusqu’à sa mort en 1611. Cet office des défunts, sans doute longuement élaboré, chanté à l’occasion des funérailles impériales est le testament musical de Victoria, son « chant du cygne » (l’expression est de lui).  Considéré comme le sommet de la musique du siècle d’or espagnol, nous l’écoutons ici avec les Vigiles des défunts, dont c’est le premier enregistrement mondial. Ces pièces étaient chantées, en principe, la veille du service funèbre.

L’ouvrage, écrit pour 6 voix (deux parties de superius 1, deux autres de superius 2, une de contra et une de bassus) ajoute à la messe de requiem trois sections : un motet en style libre, le répons Libera me qui fait alterner monodie et polyphonie, et la Lectio, déclamation solennelle, homophone. Chaque partie s’ouvre par l’intonation grégorienne qui s’intègre ensuite à la polyphonie, résolument tonale. Dans cet enregistrement, le plain-chant « véritable armature qui soutient la cérémonie religieuse » est essentiel. Son alternance avec la polyphonie lui confère un relief extraordinaire. La douçaine (ou dulciane, ancêtre du basson) double la basse : son emploi était imposé pour les offices de défunts, comme chez nous le serpent, plus tard.

Le premier CD nous offre les Vigiles des défunts, soit les offices de matines, les trois nocturnes, laudes, s’achevant par le Cantique de Zacharie. Le second est totalement dédié à la Missa pro defunctis, présentée ici dans son intégralité, c’est-à-dire avec l’alternance naturelle du plain-chant et de la polyphonie, comme dans les Vigiles. L’unité de style et d’interprétation est manifeste.

On laissera aux spécialistes du plain-chant le soin de caractériser la pratique de la Schola Antiqua. L’intonation élevée, claire, ouverte, surprend. La souplesse des lignes, l’expression maniérée, le timbre parfois efféminé de certaines intonations pourront déranger, mais on s’y accoutume très vite.. Dans les Vigiles, dès l’apparition de la polyphonie (Deus in adjutorium) en faux-bourdon, la plénitude rayonnante est confirmée. Elle ne se démentira jamais. Le Credo quod redemptor (Responsorium I) est superbe. On n’énumérera pas les parties : c’est un flot continu où tout s’enchaîne avec naturel. Il en ira de même dans la messe. Retenons le Christe à 4, d’une extrême douceur, encadré par les Kyrie confiés à la schola. Le Sanctus est affirmé puissamment, avant le motet Versa est in luctum. L’absolution (Libera me) est lumineuse, apaisée, d’une confiance sereine.

La Grande Chapelle (2 chanteurs par partie) est admirable : équilibre, harmonie de l’émission, soutien, leur engagement au service de l’œuvre est absolu. Austère sans dramatisation, sombre, l’enregistrement porte la marque de son origine ibérique la plus authentique. Le recueillement, la ferveur doivent parler et émouvoir tout auditeur.

Nous disposions déjà de plusieurs enregistrements centrés sur la polyphonie, le dernier en date, dû à Philippe Herreweghe, en 2011 (voir l'article : un instrument parfait), malgré ses éminentes qualités, est dorénavant relégué à l’état de jalon.

Albert Recasens, qui dirige le chœur polyphonique, signe la riche et savante étude qui ouvre la brochure d’accompagnement (quadrilingue), de 110 pages, richement illustrée. Il situe et décrit minutieusement l’organisation des cérémonies de funérailles et se livre à la reconstruction la plus documentée. Rafael Zafra Molina enrichit le propos par une description visuelle qui permet au lecteur-auditeur de revivre ce moment exceptionnel.

Un enregistrement de référence, par la rigueur de son approche et son matériau original, déjà, mais surtout par les qualités musicales des interprètes : nous sommes au cœur de l’œuvre de Victoria. A réserver aux amoureux de polyphonie et de plain-chant, comme aux curieux, et, surtout, aux mélomanes épris de spiritualité.

 

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