C'est l'heure du pasticcio

Un opéra pour trois rois

Par Laurent Bury | sam 21 Octobre 2017 | Imprimer

Dans un monde idéal, le budget alloué à la culture permettrait de financer les entreprises les plus téméraires, notamment la résurrection des ouvrages les plus obscurs. Mais comme nous l’expliquait Benoît Dratwicki dans une interview, il est aujourd’hui bien difficile de monter des projets quand ni le compositeur ni le titre n’est assez parlant pour motiver le public ou d’éventuels généreux mécènes. Autrement dit, il faut se résigner à la quasi-impossibilité de redonner vie à quantité d’œuvres pas assez « porteuses ». A défaut, une solution se présente : prélever le meilleur de chacune de ces partitions qui seraient condamnées à dormir encore longtemps dans les bibliothèques, et les assembler pour composer un concert plus « vendeur ». On sait également que toutes ces œuvres ne sont pas toujours d’un intérêt égal d’un bout à l’autre, et qu’il peut être opportun d’en extraire la substantifique moelle. Avec l’espoir, en plus, de susciter des vocations : en découvrant ces extraits, qui sait si tel ensemble, tel chef ne décidera pas d’interpréter la partition dans son intégralité ?

Compte tenu de toutes ces raisons, l’heure du pasticcio a donc sonné : Hervé Niquet fête cette année les trente ans du Concert spirituel avec un « opéra imaginaire », Marc Minkowski avait jadis inventé une « symphonie imaginaire » à partir de musiques de Rameau. Et ce même Benoît Dratwicki, cité plus haut, a concocté une promenade dans le monde de l’opéra français, de 1664 à 1780, des Plaisirs de l’île enchantée jusqu’à l’Atys de Piccinni, et donc du règne de Louis XIV jusqu’à celui de Louis XVI. D’où le titre d’ « Opéra pour trois rois », le tout dans un ordre plus ou moins chronologique. Moins d’un an après le concert donné à Versailles et à Budapest nous parvient le disque qui en est le très fidèle reflet.

Il n’y a réellement pas grand-chose à ajouter par rapport aux commentaires que le concert nous avait inspirés. Le choix d’attribuer tous les extraits à trois personnages (Apollon, la Gloire et la Renommée) paraît encore un peu plus arbitraire, et le disque aurait peut-être permis de rétablir la véritable identité des personnages qui s’expriment à chaque fois, quitte à résumer brièvement l’action des œuvres concernées. Par ailleurs, deux CD pour 90 minutes de musique, c’est finalement peu : aurait-il fallu retrancher dix minutes pour que tout tienne sur une seule galette, ou en ajouter davantage pour justifier la seconde ? Et tant qu’à faire, il est dommage, après l’ultime morceau, un très vigoureux « Forêts paisibles » des Indes galantes, de ne pas avoir conservé une (courte) salve d’applaudissements qui aurait reflété l’enthousiasme du public.

Malgré ces quelques bien minces réserves, on se réjouira ici encore de découvrir un superbe extrait du Zéphire et Flore de Colin de Blamont, qui donne bien envie de connaître le reste de la partition (Benoît Dratwicki, spécialiste de ce compositeur, ne demanderait sans doute pas mieux que de nous la faire découvrir, mais encore faudrait-il en convaincre les programmateurs de salles). On voudrait aussi en savoir plus sur Le Retour du printemps de Dauvergne, et la superbe architecture du chœur qui conclut la chaconne du Pouvoir de l’amour de Pancrace Royer laisse imaginer qu’il y a bien d’autres pages à savourer dans cette composition.

Chez l’orchestre, on appréciera le moelleux des cordes, opposé à la brutalité calculée des percussions. Le chœur, pourtant très majoritairement hongrois, impressionne par sa maîtrise de notre langue. Et les trois solistes brillent de toutes leurs qualités déjà bien connues. Comme au concert, on reste subjugué par la magie absolue de l’air de Scylla et Glaucus, « Viens, Amour, quitte Cythère », que chante Emöke Baráth, enivrant mélange de sensualité et de pudeur, où le chœur répond avec une grâce aérienne au discours de la soprano. Avec une voix plus corsée mais tout aussi à l’aise dans la virtuosité, Chantal Santon Jeffery défend fort bien son territoire, notamment en Iphigénie, et les deux timbres se marient à merveille dans le duo tiré des Caractères de la folie de Bernard de Bury. Chez Thomas Dolié, enfin, on salue non seulement l’expressivité, mais aussi la puissance de l’aigu et la facilité avec laquelle il descend dans le grave : on se réjouit d’autant plus à la perspective de l’entendre incarner Huascar des Indes galantes (à défaut de pouvoir aller à Budapest en février prochain, on pourra au moins écouter le disque prévu, où Véronique Gens sera Phani de l’acte des Incas et où Reinoud van Mechelen tiendra les rôles de haute-contre).

 

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