Une perle repêchée

Lalla-Roukh

Par Laurent Bury | mar 01 Avril 2014 | Imprimer
 
Grâce aux efforts méritoires de divers ensembles ou institutions, les pans du répertoire français longtemps voué aux poubelles de l’histoire connaissent aujourd’hui une résurrection bienvenue, et même si l’on ne redécouvre pas que des merveilles, il est toujours précieux d’avoir à l’oreille ce que les très grands pouvaient entendre alors qu’ils composaient leurs chefs-d’œuvre. Cette année, Félicien David est décidément à l’honneur, et pas seulement par la volonté du Palazzetto Bru Zane, à qui l’on doit le retour d’Herculanum et bien d’autres événements encore à venir. S’éloignant pour une fois de son cher XVIIIe siècle, l’ensemble américain Opera Lafayette, régulièrement invité à Versailles, a eu la bonne idée de redonner sa chance à Lalla-Roukh, l’une des réussites de David dans le domaine de l’opéra-comique, même si La Perle du Brésil eut l’avantage d’intéresser bien des sopranos avec son air du Mysoli.
Poème orientaliste de Thomas Moore, Lalla Rookh connut un immense succès dès sa parution en 1817. En 1821, Chateaubriand assistait à Berlin à une fastueux pantomime inspirée de ce texte, où le grand-duc Nicolas de Russie et son épouse interprétaient les rôles principaux ; l’année suivante, toujours à Berlin, Spontini réemploya la musique de scène composée pour l’occasion et y ajouta un ballet jadis écrit pour Les Danaïdes de Salieri, afin de produire un drame lyrique intitulé Nurmahal, oder das Rosenfest von Caschmir. En 1843, Schumann conçut Le Paradis et la Peri d’après la traduction allemande d’un des quatre contes inclus dans Lalla Rookh. Et en 1862, l’Opéra-Comique accueillait le Lalla-Roukh de Félicien David, reconnu comme maître ès-orientalisme depuis le sucès que lui avait valu sa symphonie Le Désert en 1844. Pourtant, ce n’est pas l’exotisme de la partition qui frappe le plus l’auditeur du XXIe siècle, mais bien plutôt le respect d’un genre dont les conventions nous sont aujourd’hui moins familières, dans la mesure où l’on ne connaît plus qu’à travers quelques rares titres pas forcément représentatifs. Si Carmen fit scandale en 1875, c’est bien parce que son livret et sa musique tranchaient sur une certaine mièvrerie, et si Offenbach ne réussit jamais à s’imposer à l’Opéra-comique (la salle et le genre), c’est parce que son talent le portait naturellement vers plus de vigueur. Le rôle-titre de Lalla-Roukh fut d’ailleurs créé par Marie Cico, Minerve à 15 ans dans Orphée aux enfers, maîtresse d’Offenbach de 1860 à 1865, qui chanta dans Robinson Crusoé et Vert-Vert – deux échecs d’Offenbach dans ce domaine – et qui aurait dû être Eurydice dans la reprise d’Orphée en 1874 mais mourut à 32 ans en 1875.
L’œuvre de Félicien David se cantonne donc par nécessité dans un registre « aimable », les passions violentes étant alors de mise uniquement sur la scène de l’opéra. Rien de violent, rien qui puisse effrayer les jeunes filles, mais du charme à revendre, et une inspiration mélodique subtile mais réelle, où l’on n’est pas si loin du Bizet des Pêcheurs de perles, créé l’année suivante, pour rester dans l’opéra-comique orientaliste. Et il faut saluer la distribution réunie par Opera Lafayette, sensiblement supérieure à celles qu’il a parfois pu proposer pour des œuvres du XVIIIe siècle. Applaudie à l’opéra Bastille en Manon, Marianne Fiset est une belle Lalla-Roukh, au timbre délicat, même si la clarté de la diction se perd dans l’aigu. Avec une voix plus sombre et plus charnue, Nathalie Paulin est très bien dans le rôle de la suivante Mirza, à qui échoit l’un des rares airs « connus » de la partition, « Si vous ne savez plus aimer ». Emiliano Gonzalez Toro paraît à peine moins à l’aise que dans la tragédie lyrique où il s’est beaucoup illustré, mais il campe un séduisant Noureddine. Quant à Bernard Deletré, qui fut aussi chargé de la mise en scène des représentations données outre-Atlantique en janvier 2013, il est ici beaucoup plus en voix que dans le Così fan tutte récemment vu à Versailles, et le rôle comique de Baskir lui convient à merveille. Ryan Brown met au service de l’œuvre les qualités déjà remarquées dans un autre répertoire : espérons qu’il entraînera le chœur et l’orchestre d’Opera Lafayette dans bien d’autres explorations de l’opéra-comique français du XIXe sicle.
 
  
 
 

 

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