Zazà dans le mélo

Zazà

Par Jean-Marcel Humbert | ven 15 Juillet 2016 | Imprimer

Dans son compte rendu de l’enregistrement de Zazà dirigé par Silvano Frontalini paru en 2000 pour le centenaire de l’œuvre, Yonel Buldrini soulignait : « Bien souvent, les yeux nous picotent, c'est dire la réussite de cette nouvelle version ! ». L’enregistrement qui vient d’être réalisé par Opera Rara à partir de la version révisée par Leoncavallo lui-même en 1919 tient-il les mêmes promesses lacrymales ?

Aujourd’hui, alors que le mélo est bien passé de mode, on a peine à imaginer l’énorme succès que connut la pièce de Pierre Breton et Charles Simon lors de sa création par Réjane au théâtre du Vaudeville à Paris en 1898. Outre son adaptation en opéra par Leoncavallo, elle connut de multiples succès au cinéma, où le rôle fut joué notamment par Gloria Swanson (1923), Claudette Colbert (1939), Isa Miranda (1943) et Lilo (1956). La version lyrique de Leoncavallo, pourtant aujourd’hui quelque peu oubliée, connut le même engouement dès sa création. Plus de 50 productions furent données à travers le monde entre 1900 et 1920. Zazà a été notamment un énorme succès au Met au début des années 20 où Geraldine Farrar l’a jouée trois saisons de suite et l'a choisi pour ses adieux en 1922.

Sans quitter tout à fait le répertoire, l’œuvre est rarement montée depuis les années 1980, et en tous cas jamais en France, sauf erreur, depuis la représentation donnée le 10 septembre 1968 avec Clara Petrella, Fedora Barbieri et Giuseppe Campora au théâtre des Champs Elysées, sous la direction d’Alfredo Silipigni. Et on ne dénombre que six enregistrements dont une vidéo. Pourquoi ce relatif désintérêt ? Sans doute, comme le soulignait le critique Eduard Hanslick, toutes les œuvres de la « jeune école italienne » à laquelle appartenait Leoncavallo étaient marquées par « trop de voix et trop de sentiment », ce qui – comme le mélo – ne correspond plus réellement au goût du public actuel. C’est dire tout l’intérêt de cette nouvelle version gravée sur CD. Malheureusement, la réalisation, bien que très soignée, ne touche pas vraiment.

En effet, la direction de Maurizio Benini, pourtant brillante et enlevée, ne rend pas toutes les finesses d’un style de musique bien spécifique. Le chef se place bien dans le vérisme musical, mais plus dans un réalisme bourgeois que dans celui des caf’conc’ qui avaient tant plu à Leoncavallo lors de son séjour parisien, et tel qu’il l’a si bien évoqué au début du Ier acte dans l’air de Floriana « So que son capriciosa e sventatella », joliment chanté par Fflur Wyn. Ainsi, malheureusement, le monde du music hall français est tout à fait étranger à cet enregistrement, qui a le côté artificiel d’une lecture et ne parvient pas à trouver l’atmosphère, l’élan, les sauts des humeurs et des cœurs tels qu’ils devraient être perceptibles.

De plus, le personnage de Zazà pose lui aussi problème. Ermonela Jaho chante plutôt bien, mais elle n’est pas vraiment le personnage, qu’elle confond avec la Manon de Puccini. La soprano précise d’ailleurs, dans une interview, sa vision du rôle : « ce n’est pas le côté brillant des colorature et des cabalettes, mais la manière dramatique de dire le texte qui doit primer ». Et le chef de confirmer : « ce qu’il faut ici, c’est une interprète qui exprime une grande humanité. » Mais trop n’est-il pas trop ? Trop de sentiments, trop de nuances, trop d’éléments apprêtés font que l’on finit par se fatiguer d’un personnage qui devrait être beaucoup plus direct, et surtout beaucoup plus canaille, comme l’ont été avant elle les plus grandes titulaires du rôle. Ainsi, le personnage de Zazà perd-il ici toute consistance pour ne plus être que bien chanté, d’une voix sans doute trop charmeuse pour être crédible. Et de plus, larmoyer sur scène n’a jamais fait pleurer personne. Les qualités de la chanteuse albanaise sont néanmoins intéressantes, et particulièrement mises en valeur dans l’air « Lo sai tu che vuol dire un uom que fugge e che ti lascia con un bimbo, sola ? ». En revanche, la scène entre Zazà et Totò, la fille de son amant, montre nettement le hiatus qui existe entre l’emphase sophistiquée – hors de propos – d’Ermonela Jaho, et le parler très actuel de Julia Ferri : ça ne fonctionne pas. Et l’on se prend alors à rêver à ce qu’une Patrizia Cioffi pourrait faire du rôle.

En revanche, Riccardo Massi (Milio), dont on suit avec intérêt la place croissante qu’il prend sur l’échiquier lyrique international, s’en tire beaucoup mieux, ne cherchant rien de plus que des intonations justes, un phrasé intelligible, et les éclats attendus. Il est particulièrement en situation dans son air du IVe acte (« Ed ora io mi domando come, vicino a te, potei scordar la dolce mia buona creatura! ») ainsi que dans la scène finale. De même, le Cascart de Stephen Gaertner est parfait en ami et amoureux transi, tout particulièrement dans son air du dernier acte « Zazà, piccola zingara, schiava d’un folle amore ». Le reste de la distribution ne démérite pas. Ce nouvel enregistrement vaut donc surtout pour la curiosité de la version révisée par Leoncavallo, mais ne rivalise pas avec l’enregistrement plus intégral (2 h 28) de 2000, dirigé par Silvano Frontalini, avec Lisa Houben et Sergio Panajia, et avec celui, moins complet mais oh combien plus poignant d’Alfredo Silipigni, avec Clara Petrella et Giuseppe Campora.

Livret très soigné avec le texte complet en italien et en anglais, et avec surtout toutes les précieuses indications scéniques. Agréablement illustré de nombreuses photos des artistes prises pendant l’enregistrement et judicieusement réparties au fil de leurs interventions, il comporte également une intéressante étude historique et musicologique (seulement en anglais) de Laura Protano-Biggs. Résumé de l’œuvre en anglais, français, allemand et italien.
 

 

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