Bien plus qu'un wagnéromane

Charles Lamoureux, chef d'orchestre et directeur musical au XIXe siècle

Par Laurent Bury | mar 28 Janvier 2020 | Imprimer

Colonne, Pasdeloup et Lamoureux forment comme un trio d’inséparables, associés à l’organisation des grands concerts parisiens dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Pour autant, ces messieurs ne sont plus forcément très connus aujourd’hui, en dehors des cercles musicologiques et des passionnés d’histoire de la musique sous la Troisième République.

Professeur à l’université de Rouen, auteur d’une biographie de Jules Pasdloup parue chez Symétrie en 2011, Yannick Simon a croisé la route de Charles Lamoureux au cours de ses recherches sur la réception de Wagner en France. L’ouvrage que publient Actes Sud et le Palazzetto Bru Zane porte cette fois sur les différentes facettes du personnage, qui fut assurément un wagnérien convaincu, mais qui porta aussi bien d’autres casquettes. Ce volume s’accompagne de la mise en ligne de ressources documentaires sur le site dezede.org, dont Yannick Simon est le fondateur.

Né en 1834, Charles Lamoureux crée un quatuor à cordes en 1859, puis la Société de l’Harmonie sacrée en 1874, destinée à l’exécution d’oratorios anciens (Bach et Haendel) ou modernes (création d’Eve de Massenet en 1875). Il est surtout le père des Concerts Lamoureux, fondés en 1881, qu’il dirige jusqu’en 1897, date à laquelle il cède la baguette à son gendre Camille Chevillard. Il meurt en 1899 après avoir dirigé les premières représentations parisiennes de Lohengrin et de Tristan et Isolde.

En effet, malgré son action en faveur de la musique du XVIIIe siècle, malgré son rôle dans le lancement de la Société des grandes auditions musicales de France, parrainée par la comtesse Greffulhe et qui donna en 1890 la création française du Béatrice et Bénédict de Berlioz, Lamoureux fut avant tout un wagnérien passionné : Yannick Simon parle de « prosélytisme », de « propagande », de « croisade » en faveur du maître de Bayreuth (il rêva un moment de faire construire un théâtre à Paris pour y donner la Tétralogie lors de l’Exposition universelle de 1900). S’il faut attribuer à Pasdeloup l’introduction de Wagner auprès des mélomanes français, à Lamoureux revient le mérite de « l’imprégnation » wagnérienne du public parisien. Il dirigea en 1887 la générale et la première de Lohengrin à l’Eden-Théâtre (la dizaine de représentations qui aurait dû suivre fut annulée à cause des manifestations anti-allemandes dans les rues environnantes ; une série de représentations, toujours de Lohengrin, à l’Opéra de Paris en 1891-92 ; et dix-huit représentations de Tristan en 1899, mourant cinq jours après la dernière.

Wagner occupe également un tiers de la programmation des Concerts Lamoureux entre leur fondation et la mort du fondateur. Lesdits concerts incluaient à peu près systématiquement des œuvres vocales ; Wagner était surtout présent à travers des extraits symphoniques de ses opéras, mais ce furent bientôt des actes entiers qui furent proposés, permettant aux auditeurs de « faire l’expérience du temps wagnérien », comme le dit Yannick Simon. Bien sûr, Wagner était alors chanté en traduction française, mais Lamoureux chercha toujours les adaptations les plus proches du texte allemand. Le ténor Ernest Van Dyck fut pendant trois saisons artiste en résidence auprès des Concerts Lamoureux ; autre vedette accueillie avec succès, Amelie Materna, première Brünnhilde et première Kundry de Bayreuth, qui vint y chanter du Wagner en italien d’abord, en allemand ensuite, audace suprême peu après la guerre de 1870.

Pourtant, Lamoureux eut aussi à cœur de défendre les compositeurs français modernes : il donna des extraits de Samson et Dalila avant la création française à Rouen en 1890, de Gwendoline de Chabrier avant la première bruxelloise, il programma l’ouverture du Roi d’Ys avant que l’opéra de Lalo ne soit créé Salle Favart.

Yannick Simon déplore à plusieurs reprises le manque d’archives qui permettraient d’en savoir plus sur l’organisation des concerts. La personnalité de Lamoureux reste elle aussi assez mystérieuse, faute de témoignages directs. Indépendant, colérique, Lamoureux était manifestement atteint d’une « incurable phobie institutionnelle » qui le poussa à démissionner à plusieurs reprises au cours de sa carrière, alors même qu’il venait d’obtenir des postes prestigieux : il resta chef d’orchestre de l’Opéra-Comique à peine plus d’un an, et ne tint pas deux saisons à la tête de l’orchestre de l’Opéra de Paris. Si, comme on le prétend, Dieu vomit les tièdes, Lamoureux dut aller au paradis tout droit.

 

 

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