La chanteuse et le diseur

Chostakovitch : Symphonie n° 14 - Paris (Radio France)

Par Alexandre Jamar | mar 15 Juin 2021 | Imprimer

Par commodité, facilité, voire obsession de l'ordre, on classe volontiers les artistes lyriques en deux catégories. Les chanteurs s'occuperaient avant tout de leur voix, disposeraient d'une meilleure technique et privilégieraient la ligne quitte à escamoter le mot. Les diseurs seraient quant à eux moins infaillibles sur le plan technique, mais plus attaché aux mots et au sens qu'ils portent. Si cette distinction est affreusement manichéenne, et qu'on trouve bien des artistes capables de ménager la chèvre et le chou (respectivement le chant et le texte), on retrouvait une part de cette dichotomie dans le concert d'hier soir à Radio France.

Passons rapidement sur l'interprétation polie et tiède du Quintette avec clarinette de Mozart, dont le seul réel mérite aura été de découvrir sa version originale avec cor de basset. Cheveu sur la soupe de la programmation, ce n'étaient pourtant pas les Poèmes de Michel-Ange ou les Musiques pour cordes, percussion et célesta qui manquaient au répertoire pour constituer un programme cohérent.

Il est encourageant de voir la 14e Symphonie de Chostakovitch se frayer un chemin à travers les salles de concerts. Œuvre énigmatique, qui suscita l'enthousiasme sans réserve de Britten comme de Dutilleux, elle occupe une place à part dans le corpus sinon assez massif des œuvres orchestrales du compositeur. Une soprano et une basse se font face autour d'un orchestre de cordes, percussions et célesta (vous avez dit Bartók ?), réunissant des traductions russes de Lorca, Apollinaire ou Rilke. Et si Chostakovitch prend parfois ces deux derniers au tout premier degré, il parvient tout de même à nous offrir de réels moments de poésie ou de surprises sonores.

Forte d'un triomphe à Bastille pour son récital Tchaïkovsky, Asmik Grigorian joue sur du velours ce soir-là. Chostakovitch lui confie les rôles de Lorelei, des Attentives d'Apollinaire et autres belles vénéneuses. Est-ce parce qu'elle se concentre sur le chant que le texte ne nous parvient que difficilement ? Son russe qu'on suppose excellent s'échappe d'entre ses lèvres à peine ouvertes, et il n'y a que trop peu d'occasions musicales pour que la voix se déploie pleinement. Quand elle le fait, on est bien sûr subjugué par la beauté du timbre et par la force de la ligne vocale.

Matthias Goerne n'est certainement pas en aussi grande forme que sa partenaire. Après une carrière sur les chapeaux de roue, la voix entame lentement son déclin. Mais Goerne est d'autant plus convaincu par la musique qu'il interprète, et son « O Delwig, Delwig » intime et senti nous fait oublier un vibrato un peu large et quelques graves pâteux.

Emporté par son directeur musical Mikko Franck, l'Orchestre Philharmonique de Radio France défend la partition avec une énergie qui concilie fougue et application. Le langage énigmatique d'un Chostakovitch finissant s'en trouve sublimé, notamment grâce à l'engagement des cordes solistes.

 

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.