A l'unisson (streaming)

Christoph et Julian Prégardien chantent Beethoven et Schubert - Paris (Philharmonie)

Par Brigitte Maroillat | mar 02 Février 2021 | Imprimer

Après un disque lumineux à deux voix dédié au Lied, les Prégardien père et fils, se produisaient le 26 janvier dernier à la Philharmonie, dans un spectacle chorégraphié autour des lieder de Schubert, agrémentés de quelques Beethoven. Diffusé et enregistré en direct, ce concert est désormais disponible en streaming sur le site de la Philharmonie tout comme d'ailleurs sur celui d’Arte Concerts.

Dès les premiers accords des Créatures de Prométhée, dirigé avec vigueur et générosité par Lars Vogt, le ton est donné. Il ne s’agit pas ici d’un tête à tête en huis-clos entre les deux chanteurs mais d’un dialogue entre eux dans la parure d’un jeu chorégraphique, où deux danseurs évoluent à leur coté comme une projection d’eux-mêmes. Thierry Thieu Niang, également chorégraphe, et son filleul, le danseur Jonas Dô Hûu balaient l’espace de grands gestes circulaires et circonscrivent ainsi dans leur posture les cycles d’existence des Lieder qui vont être proposés. Dans l’ombre, les deux chanteurs attendent leur heure, celle de pénétrer dans l’antre de Schubert et d’entamer avec lui ce voyage au cœur de l’hiver, un répertoire qu’ils connaissent tous deux sur le bout des doigts.

Le concert nous est donné à voir à travers une théâtralisation assumée, et à cet égard, nous n’évoquons pas ici uniquement la prestation des deux danseurs (dont on se demande bien d’ailleurs ce qu’elle vient apporter de plus aux moments de grâce offerts par les voix) mais bien de l’interprétation des deux ténors qui, tout au long de leur carrière, ont si souvent préféré le récital à l’opéra, alors que leur incarnation du chant est tout aussi puissante que leur interprétation. Chaque Lied est présenté sur le ton de la confidence, dans une délicieuse intimité, sans effet inutile, avec une grande justesse. Les deux ténors occupent pleinement les textes, investissant chaque mot et en investissant chaque mots, ils rendent vivants tant les élans de joie que les désillusions d’un voyage dont ils font un drame quasi existentiel.

Individuellement, chacun exprime les qualités qui lui sont propres. Christoph Prégardien impose d’emblée son art consommé de la narration, par sa voix ronde aux graves nobles notamment dans « Greisengesang » et plus encore dans « vom Wolkenmädchen », extrait d'Alfonso und Estrella, un opéra si rarement présenté que c'est un plaisir d'en trouver trace dans ce programme. Quant à Julian Prégardien, son ténor léger, sa diction claire et limpide, sa haute musicalité propose une interprétation résolument juvénile qui sied à merveille tant à Prométheus qu'au voyageur de l'hiver du Winterreise.

Quand certains Lieder se doublent des voix des deux ténors, l’osmose est à ce point parfaite entre elles que  l’on ne sait plus qui du père ou du fils chante. On sent d'emblée que ce chant à l'unisson est le fruit d’un travail de longue haleine, mais que ce splendide équilibre manque parfois d'une certaine spontanéité. On peut également regretter que les Prégardien pèchent parfois, dans ces duos de circonstance, par une certaine réserve et retenue dans l’expression notamment dans « Der Vater mit dem Kind ». Mais ces quelques remarques sont vite balayées par la magnifique synergie des voix qui en dit long sur la complicité qui unit le père et le fils dans leur goût partagé de la musique de chambre et du Lied. 

A la tête de l’Orchestre de chambre de Paris, Lars Vogt accompagne les deux ténors avec une grande ferveur, parfois un tantinet exubérante, en décalage avec l’interprétation plus mesurée, plus intériorisée des chanteurs. Mais lorsque le chef quitte le pupitre pour se mettre au piano, se produit alors le miracle du mariage parfait de la musique et des deux voix notamment dans le bouleversant « Nach und träume » et dans le final, «Im Abendrot ». Les deux artistes, réunis autour du chef, dans une délicieuse connivence piano-voix, nous font alors l'offrande, pianissimo, d'une parenthèse  de musicalité pure, au-delà même du chant et du théâtre. Un moment de grâce offert à l’unisson.

 

 

 

 

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