L’élégance retrouvée de Vivaldi

Concert de Francesca Aspromonte et du Concerto Romano - Rome

Par Bernard Schreuders | ven 11 Décembre 2015 | Imprimer

Palazzo Pamphilj : il y a fort à parier qu’à ces mots, la plupart des Romains vous indiqueront le palazzo Doria Pamphilj, sis piazza del Collegio Romano et célèbre pour sa fabuleuse collection de peintures, sans penser à un autre palais devant lequel ils passent probablement souvent mais sans plus y faire attention, puisqu’il est situé piazza Navona. Erigé à partir de 1644 par Girolamo Rainaldi, il devait servir de résidence principale à la famille du cardinal Giovanni Battista Pamphilj, élu pape sous le nom d’Innocent X, et singulièrement à donna Olimpia, sa belle-sœur et conseillère – une des femmes les plus puissantes de Rome, surnommée « la papesse Olimpia » – avant de devenir en 1920 le siège de l’ambassade du Brésil qui en fera plus tard l’acquisition. Si la restauration de la galerie des Carrache du Palazzo Farnese vaut véritablement le détour, le Palazzo Pamphilj possède lui aussi une magnifique galerie dessinée par Borromini et peinte à fresque par Pietro da Cortona. Alessandro Scarlatti partageait avec Vivaldi l’affiche du concert organisé par l’Ambassade et l’Accademia Filarmonica Romana le 11 décembre dernier en la salle Palestrina autour de deux étoiles montantes de la scène italienne : Francesca Aspromonte et l’ensemble Concerto Romano emmené par Alessandro Quarta. Une fois n’est pas coutume, à concert exceptionnel (capté par Radio Vaticana pour une diffusion internationale), cadre exceptionnel, lequel méritait ce long préambule.

Après avoir remporté un beau succès personnel à Venise, la saison dernière, dans L’Eritrea de Cavalli, Francesca Aspromonte incarnait à Rome le rôle-titre de La Giuditta de Scarlatti sous la direction d’Alessandro Quarta puis enregistrait, toujours sous sa conduite, une Passion inédite de Bernardo Pasquini, La sete di Christo (Christophorus), sur laquelle nous ne manquerons pas de revenir. Dotée d’une voix saine, bien projetée, lumineuse et déliée, cette Calabraise formée auprès de Barbara Bonney et Renata Scotto affiche également une maturité pour le moins étonnante chez une artiste d'à peine vingt-quatre ans. Loin des acrobaties spectaculaires du plus tardif RV 601, le Laudate Pueri RV 600 de Vivaldi permet néanmoins d’apprécier la fermeté et l’éclat de sa vocalise quand sa musicalité raffinée s’épanouit à la faveur des mouvements lents : Sit nomen Domini en apesanteur sur un tapis de cordes ondoyantes, Gloria Patri d’une bouleversante justesse de ton. Mais dissocier le chant de l’accompagnement n’a guère de sens tant les musiciens semblent respirer d’un même souffle, phraser ensemble, dans une même intelligence et un même respect du discours.  

Le naturel, la légèreté, l'économie de moyens caractérisent également la lecture du sixième concerto de L’Estro Armonico (RV 356), miraculeuse d’équilibre et de finesse, à des années lumières des performances racoleuses où se complaisent, à coups de tempi frénétiques et de contrastes exacerbés, trop d'archets narcissiques. Le Vivaldi du Concerto Romano a tout simplement une classe folle. Ressuscitée jadis par Janet Baker, la radieuse cantate de Noël de Scarlatti O di Betlemme altera prodigue tout le lait de tendresse humaine (« L’autor d’ogni mio bene ») et referme en douceur une soirée qui s’ouvrait, clin d’œil oblige, sur une poignée de solfeggi du compositeur brésilien Luis Alvares Pinto (1719-1789). Tiré d’un opéra de Joseph Schuster, maître du Singspiel et de l’opera buffa dont les divertimenti da camera pour violon et clavecin marquèrent profondément Mozart, l’air donné en bis révèle une troublante parenté avec son écriture. Francesca Aspromonte restitue à merveille le climat ambigu de ce bref joyau dont une inquiétude fugitive traverse l'azur et qui nous laisse entrevoir un avenir riche de promesses. La jeune chanteuse, également remarquée par Leonardo Garcia Alarcon, tiendra, en février, le rôle d’Eurydice dans la production de l’Orfeo de Luigi Rossi dirigée par Raphaël Pichon à Nancy et à Versailles.

 

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