Raretés rossiniennes

Concert Juan Diego Florez - Pesaro

Par Maurice Salles | jeu 20 Août 2020 | Imprimer

Encore quelques sièges vides, outre ceux laissés libres en application des règles sanitaires, mais la densité du public est ce soir la plus élevée : la tête d'affiche n'est autre que celui qui, appelé à la rescousse par le ROF, avait conquis la planète lyrique dans le rôle d'un jeune Rodomont désarmé par l'amour. Depuis, Juan Diego Flórez brille toujours au firmament des ténors, et sa carrière lui a fait parcourir le monde mais il a conservé un lien intime avec Pesaro, où son nom attire des milliers d'admirateurs. Aussi a-t-il accepté, quand le ROF lutte pour sa survie, de sortir de sa résidence de vacances et de l'aider par ce concert consacré à des œuvres rares de Rossini.

De quoi s'agit-il ? D'airs alternatifs et d'un certain nombre de pièces instrumentales, dont trois compositions dites « de jeunesse », probablement écrites alors que Rossini était encore élève au Lycée Musical de Bologne. Elles sonnent agréablement comme des exercices de style destinés à l'acquisition et à la maîtrise des stéréotypes. Nous nous permettrons en passant de regretter que le programme déposé sur les sièges ne fournisse aucune indication à leur sujet, alors que la Fondation Rossini est l'éditrice de ces compositions. L'Orchestre Philharmonique Gioachino Rossini, que nous avions assez peu goûté lors du concert Pratt, se révèle sous un jour plus flatteur, soit que le concert ait été mieux préparé, soit que le « feeling » ait été plus intense avec Michele Spotti. Pour sa quatrième année de présence à Pesaro, et après avoir triomphé à Martina Franca dans Richard Strauss, ce jeune homme impose sa maîtrise et obtient, par une battue claire et une main gauche précise et expressive, un rendu sonore satisfaisant. Cela se complique bien un peu au départ du « Pas de deux » de Guillaume Tell , qui ne décolle pas tout de suite. Pour l'ouverture de Robert Bruce, en revanche, on incriminera plutôt le dispositif d'amplification, qui tend à aplatir les sons, voire à les alourdir, dans le cas des rythmes destinés à être martiaux et qui sonnent seulement pesants. Mentionnons à l'avantage de cette exécution qu'à la différence d'autres versions enregistrées le final est ici bien sonore sans être inutilement fracassant.

On ne passera pas sous silence que même la voix de Juan Diego Flórez est sous le joug de cette installation, et on regrettera la projection sur les deux écrans latéraux des plans américains qui ne nous dérobent rien du travail du chanteur. Sans doute est-il fascinant d'observer à quel point il exerce sur lui-même une maîtrise absolue, dans la gestion du souffle, le contrôle de l'émission et le dosage expressif, mais peut-on placer l'artiste en condition de sujet de laboratoire ? On s'étonnera peut-être que cette réflexion soit absente du compte-rendu du concert de Jessica Pratt. Peut-être parce que, pour avoir connu le ténor en 1996 il nous est pénible de constater que ce qui semblait si facile alors ne semble plus l'être autant, même si le résultat de l'effort reste toujours admirable. 

Sa première intervention provient de La pietra del paragone. Un  violent orage a dispersé les chasseurs et le poète Giocondo, resté seul, rapproche ce trouble de la nature de celui de son cœur, avant d'exhaler sa plainte amoureuse dans un air tripartite. La sincérité du sentiment est-elle entière? Ou l'habile versificateur se prend-il au piège des stéréotypes du genre ? La dernière partie de l'air, où le poète enjoint à l'Amour de punir la belle indifférente, offre au ténor l'occasion d'orner à plaisir la mélodie. La rareté de de concert était la conclusion alternative – écrite quand, où, pour qui ? autant d'inconnues que les savants de la Fondation auraient pu éclairer – « Ah! Ch'io senta in mezzo al core », de rythme soutenu, animé, voire concitato, avec reprise ornée et point d'orgue à la note finale, donnée évidemment à l'octave aigüe.

C'est ensuite la cavatine de Lindoro dans L'Italiana in Algeri. A la création de l'œuvre, en 1813, c'est à un collaborateur encore inconnu de nous que Rossini, pressé par le temps, avait abandonné l'écriture d'un air pour le ténor. Lors d'une reprise à Milan, l'année suivante, il écrivit pour le même interprète l'air désormais célèbre, « Concedi, amor pietoso », air bipartite avec solo de clarinette, où Lindoro exprime son espoir d'être un jour réuni à sa bien-aimée. Faut-il détailler l'art avec lequel Juan Diego Flórez distille les paroles comme autant de soupirs, avant de s'élancer dans l'évocation exaltée des étreintes futures?

De La donna del lago la cavatine alternative de Giacomo « T'arrendi al mesto pianto » avec cor obligé offre au ténor un morceau de bravoure avec sauts d'octave ; de quoi admirer la sûreté vocale, presque vingt ans après les débuts dans le rôle, preuve s'il en fallait de l'intelligente conduite de la carrière.

Dans  Il Turco in Italia d'origine (1814) le sigisbée de Fiorilla, le fade Narciso, n'avait pas d'air dans le premier acte, et le savant Philipp Gossett nous apprend* que c'est lors d'une reprise à Rome en 1815 que Rossini apporta à l'œuvre des modifications, dont l'ajout de la cavatine « Un vago sembiante ».  Elle plut immédiatement et fut dès lors partie intégrante de l'opéra. D'une seule pièce, orné de « captivants passages solistes pour hautbois et clarinette », cet Allegro permet a Narciso d'exhaler « son exaspération pour l'inconstance » de Fiorilla. Juan Diego Flórez n'en fait qu'une bouchée et nous en livre toute la saveur.

Dernière pièce du programme officiel, « Alla gloria un genio eletto » est un témoignage sur les pratiques musicales habituelles au début du dix-neuvième siècle. Sous contrat avec le Teatro San Moisé de Venise, entre L'inganno felice et La scala di seta Rossini écrivit au printemps 1812 un air pour un ténor qui souhaitait l'insérer dans un opéra de Giuseppe Mosca, Li pretendenti delusi. Le personnage, Odoardo, se présente comme un héros sachant servir avec la même intensité Mars et l'Amour. L'air est donc une alliance de rythmes martiaux et de douceur mélodique, qui exige extension, ardeur et souplesse. C'est avec cet air de bravoure que Juan Diego Flórez orne dans la reprise d'un trille très réussi que prend fin le concert, dans un tumulte d'acclamations reprises en litanie.


© amati-bacciardi

L'apparition d'un accessoiriste porteur d'un haut tabouret les renforce encore : on a deviné des bis à la guitare. De Besame mucho à Cielito lindo en passant par El dia que me quieras chanté sur le rythme très lent des tangos dits « ventouse » la pression continue crescendo. Pourtant tout a une fin, et l'accessoiriste vient emporter le tabouret.  Juan Diego Flórez revient en scène et se lance alors dans une Danza rossinienne étincelante d'allant et de brio, ponctuée de battements de mains par l'assistance. Cette fois c'est bien fini.

Et pourtant le tabouret revient, la guitare reparaît, et de Mare chiara à Paloma, avec ses Ay et ses Curucuccu, le délire est reparti de plus belle, mais cette fois Juan Diego Flórez nous souhaite la bonne nuit. Comment pourrait-il en être autrement après cette fête ? 

* dans le livret de salle du concert intitulé Di tanti palpiti donné le 19 août 1993

 

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