La justice de Salomon

Concours musical Reine Elisabeth de Belgique 2018 - Bruxelles (Bozar)

Par Dominique Joucken | sam 12 Mai 2018 | Imprimer

Les concours s’accompagnent en général de leur lot de polémiques. Les critiques se plaignent du jury, le public éreinte les journalistes, les candidats mal classés se répandent dans la presse, bref chacun y va de son commentaire assassin pour dénoncer tout ce qui n’a pas été à son goût. L’édition 2018 du Reine Elisabeth va sans doute faire exception, tant le palmarès semble inattaquable. Les jurés, qui comptaient quelques très grands noms du chant (Christophe Prégardien, Ann Murray, José Van Dam) ont rendu un verdict qui mettra tout le monde d’accord, en plaçant sur la première marche le baryton allemand Samuel Hasselhorn. A seulement 28 ans, celui-ci a montré une assurance, une assise, une puissance qu’on rencontre rarement chez des artistes de son âge. Il n’avait pourtant pas fait le choix d’un répertoire spectaculaire ou « facile » : deux extraits du Knaben Wunderhorn, le Elias de Mendelssohn et la mort de Rodrigue dans le Don Carlos de Verdi (donné en prime dans un français impeccable) : dans chacun des trois morceaux, Hasselhorn a déployé son timbre luxueux, son art de la déclamation juste et sobre, son legato de rêve, bref, tout ce qui fait de lui le parfait modèle du kavalierbariton. S’y ajoutent une compréhension parfaite du texte et de l’atmosphère, une gradation des nuances millimétrée et une autorité naturelle qui ont fait taire jusqu’aux plus enroués des spectateurs. Une ovation à réveiller les morts semblait annoncer par avance la victoire.


© CMIREB

Très logique également, la médaille de bronze décernée à Ao Li. Depuis les débuts des épreuves, la basse chinoise subjuguait l’auditoire par l’ampleur de ses moyens. C’est à lui qu’est revenue la tâche délicate d’ouvrir le premier soir des finales. Fidèle à sa réputation de fonceur, il ne s’est pas laissé impressionner par l’enjeu, et il fallait l’entendre lancer ses « Tra La la » de Ralph (Bizet – La jolie Fille de Perth), enchaîner avec une cavatine d’Aleko aux graves vrombissants, trouver le temps d’émouvoir dans la très brève « Vecchia zimarra » de Puccini et terminer par un air de Bartolo du Barbier qui met certes un peu à l’épreuve la mobilité de cette voix parfois trop large, mais qui révèle une vis comica étonnante.

Beaucoup de commentateurs auraient vu Rocío Pérez dans le trio de tête : la soprano espagnole doit se contenter d’une très honorable quatrième place. Elle avait enchanté la salle Henry Le Bœuf avec sa Somnanbule de Bellini aux phrasés aériens, qui sont ceux d‘une belcantiste racée, avant de soulever les spectateurs de leur siège grâce à un air des Clochettes de Lakmé qui offrait toute la gamme de la virtuosité stratosphérique, et qui faisait regretter que Delibes soit si peu programmé de nos jours. Mais sans doute a-t-elle payé  le choix d’ouvrir sa prestation avec un air de la Reine de la Nuit certes bien en place mais dont les aigus ont été lancés avec une certaine prudence, ce qui a frustré les oreilles d’amateurs de haute voltige.

Héloïse Mas arrive cinquième. Le jury récompense sa capacité unique d’incarnation : à peine avait-elle lancé (à froid) les premières notes de l’appel de Brangäne que nous étions 2000 à être transportés au sommet de la tour, en Cornouailles, à faire le guet pour protéger Tristan et Isolde, enivrés par la rondeur du timbre et les sortilèges de l’orchestre wagnériens. Donizetti et sa Favorite lui permettent de montrer qu’elle maîtrise aussi bien l’univers italien que le romantisme allemand, et son final de Sapho (« O ma lyre immortelle ») restera un des tout grands moments du concours. Sans doute a-t-elle fait l’erreur de programmer Carmen (mais comment résister quand on est une mezzo française ?) qui vient trop tôt dans son développement artistique.

Marianne Croux ferme la marche : certains trouveront que c’est injuste, mais le jury a selon nous trouvé le juste équilibre entre la nécessité de marquer la persistance de certains problèmes techniques dans Mozart (Idoménée) et la volonté de récompenser une artiste à la sincérité désarmante, capable de tirer des larmes quand elle pépille « Le Rossignol » de Berg, d’émoustiller avec la valse de Musetta (Puccini) ou de traduire les tourments d’Anne Truelove à la recherche de son volage amant (Stravinsky).

Le seul point vraiment sujet à discussion nous paraît être la médaille d’argent d’Eva Zaïcik : on reconnaîtra à l’artiste un choix audacieux de répertoire : Moussorgski, Bach, Purcell ne sont pas vraiment des hits de concours, et si on rajoute Rossini et Bizet, on a une prestation chantée en cinq langues ! Tout est délivré avec professionnalisme, mais on ne peut s’empêcher de trouver ce chant daté, surtout dans le baroque : pas assez d’articulation, tout est trop « planant », avec une accentuation déficiente des consonnes. Surtout que plusieurs des « non-classés » pouvaient se targuer d’atouts au moins aussi considérables : Sooyeon Lee, et son Olympia désopilante, Yuriy Hadzetskyy et sa façon bouleversante de retenir les sons dans « Mein Sehnen, mein Wähnen » de Korngold ou encore German Enrique Alcántara, irrésistible de faconde en Figaro, mais autant capable d’émouvoir lorsque le répertoire l’exige. Finalement, seuls Charlotte Wajnberg, Alex DeSocio et Danylo Matviienko apparaissent un peu en retrait.

La moisson 2018 est donc riche de joies, et plus encore de promesses, quand on sait que l’âge moyen des finalistes est de 28 ans. Elle est aussi synonyme de bonne nouvelle pour la vie lyrique bruxelloise. Tout au long des trois soirées, l’Orchestre Symphonique de La Monnaie s’est montré galvanisé par la baguette impérieuse d’Alain Altinoglu. Confirmant les excellentes impressions du cycle Brahms ; du Dialogue des Carmélites ou du récent Lohengrin, les instrumentistes  ont tout donné dans un festival de couleurs, de puissance, de flexibilité, permettant aux lauréats de se sentir à l’aise de Purcell à Britten. Debussy avait donc tort. Un concours, ce n’est pas que pour les chevaux.

 

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