Création mondiale d’après un film culte

Contes de la lune vague après la pluie - Rouen

Par Brigitte Cormier | ven 20 Mars 2015 | Imprimer

Alors que l’inverse s’est souvent produit, il est rare qu’un chef-d’œuvre cinématographique ait donné naissance à un ouvrage lyrique. S’il est peu connu du grand public, le film de Mizoguchi, Les Contes de la lune vague après la pluie, inspiré de contes du XVIIIe  siècle et sorti en 1953, demeure aujourd’hui pour les cinéphiles une œuvre culte.

Ce qui fait l’intérêt de l’opéra de Xavier Dayer — particulièrement dans cette mise en scène  créée à Rouen en coproduction avec la Fondation Royaumont et l’Opéra Comique —  c’est que loin d’être une transposition scénique qui se nourrit de la beauté du film du cinéaste japonais en se parant de l’exotisme de son origine orientale, cet opéra prend possession de la portée universelle du scénario pour donner à voir et à entendre un spectacle d’une humanité intemporelle, accessible à tous.

Songeant avant tout à s’enrichir, le potier Genjuro n’hésite pas à abandonner femme et enfant, tandis que, son beau-frère, le paysan Tobe rêve, lui, de devenir samouraï quitte à sacrifier son épouse. Agressions, vols, viols, mensonges,  prostitution, sorcellerie, infidélité, remords, exorcisme... Mille péripéties belliqueuses se succèdent avant que la tragédie ne s’achève pour les deux hommes, esclaves de leurs désirs, dans une amère désillusion adoucie par l’indulgence et le pardon de leurs femmes, même au-delà la mort de l’une d’elles.

Afin de prolonger musicalement, sans nécessairement l’illustrer, le déroulement du drame, Xavier Dayer s’applique à évoquer par des rythmes répétés et des intervalles disjoints, les états d’âme des personnages. Pour ce faire, le compositeur utilise un orchestre de chambre de neuf musiciens — cordes et vents, puissamment renforcés par un important dispositif de percussions qui permet des éclats sonores paroxystiques soutenant un chant tantôt syllabique, tantôt mélismatique, entrecoupé de brefs passages parlés qui font penser aux haïkus. Un parti-pris qui permet à l’auditeur de suivre aisément, à travers des solos, duos, trios ou quatuor, le texte du livret fidèlement transposé par Alain Perroux à partir de l’action dramatique du film.

Ayant tous travaillé étroitement au contact de Patrice Chéreau, la costumière Caroline de Vivaise, l’éclairagiste Bertrand Couderc et — au premier chef— le scénographe Richard Peduzzi, réunis autour du metteur en scène Vincent Huguet (dernier assistant de Chéreau) ont formé une équipe particulièrement soudée. Le résultat est évidemment probant. Interaction vivante entre les personnages ; dispositif scénique en adéquation avec le sujet ; fluidité des mouvements ; harmonie entre les couleurs des décors de carton et des costumes en étoffe rude ou soyeuse ; lumières changeantes, prégnantes, voire envoutantes... Et aussi, la présence de l’eau et celle, constante dans  ciel, d’une lune à demi cachée par un nuage qui la rend trouble... Tout contribue à solliciter l’imaginaire du spectateur afin de lui faire retrouver sa candeur enfantine, plutôt que chercher à l’époustoufler.


© Opéra de Rouen

Les six chanteurs-acteurs méritent des éloges pour leur diction, leur engagement dramatique et la justesse d’un chant peu porteur d’exploits vocaux. On remarque la présence chaleureuse et les belles notes graves de la mezzo Majdouline Zerari. On est séduit par la grâce et la sensualité juvénile du timbre de Luanda Siqueira dans le rôle de l’aguicheuse Princesse Wakasa et on est convaincu par l’autorité de Judith Fa. Les deux rôles masculins, tenus par le baryton Benjamin Mayenobe (Genjuro) et le ténor Carlos Natale (Tobe) sont correctement caractérisés et bien chantants. Quant à David Tricou, sa voix de haute-contre dans la tradition française lui permet de relever, en se jouant, le défi de ses six rôles épisodiques. Une mention spéciale pour le petit Louis Bischoff (Genichi) aussi à l’aise sur scène qu’un poisson dans l’eau.

En ce soir de première mondiale, dans une salle comble, le public rouennais applaudit avec modération une musique qui sonne sans nul doute ardue, sinon ennuyeuse aux oreilles de beaucoup. Toutefois, point de querelles, ce spectacle d'une tenue irréprochable, avec ses incessants retournements de situations et sa fin émouvante empreinte de sagesse, a su capter l'attention durant une heure trente, sans entracte. Par les temps qui courent, c’est une performance.

Genève, Victoria Hall, Dimanche 29 mars, 17h

Paris, Opéra Comique, lundi 18 et mardi 19 mai, 20h

 

 

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