En rouge et blanc

Così fan Tutte, Opéra Éclaté - Clermont-Ferrand

Par Anne Rouhette | sam 15 Octobre 2022 | Imprimer

Pour le premier spectacle de sa saison 2022-23, Clermont Auvergne Opéra n’a pas cédé à la cancel culture et c’est fort heureux. Le Cosi fan Tutte proposé par Opéra Éclaté a ravi un très nombreux public clermontois, séduit autant par les qualités vocales et scéniques des jeunes chanteurs que par l’allant de l’orchestre et la mise en scène pétillante d’Éric Pérez. On peut certes émettre des réserves sur l’espèce de boîte rougeâtre dans laquelle évoluent les personnages – plus sur la couleur criarde et sale que sur le principe même de la boîte, qui fait sens – mais la simple beauté des costumes, d’un blanc fluide la plupart du temps, le décor élégant et fonctionnel où chaque objet a sa place, la création d’un deuxième niveau au-dessus de ladite boîte grâce à une plateforme de laquelle Don Alfonso, en marionnettiste aguerri, semble manipuler son petit monde, une direction d’acteurs qui tient parfois de la chorégraphie, et mille petits jeux de scène loufoques ou raffinés, tout cela assure le succès de ce Cosi. Si l’accent est mis sur le comique, et les rires ponctuent souvent l’action, l’éclairage intelligent de Joël Fabing crée par instants de véritables jeux d’ombres, dédoublant presque les chanteurs et suggérant ainsi, dans cet opéra qui explore les dangers du désir, la part d’ombre de leurs personnages, avant une fin délicieusement confuse et passablement dénudée.


Cosi Fan Tutte, Opéra Eclaté © Nelly Blaya

Comme précédemment pour la production de La Cenerentola donnée par Opéra Éclaté il y a quelques mois à Clermont, le choix a été fait de ne pas conserver les récitatifs secco mais de faire dire le texte en français aux chanteurs, pour un résultat dans l’ensemble réussi, malgré quelques moments dans le premier acte où l’alternance très rapide entre les langues des passages chantés et parlés paraît un peu maladroite. En outre, tous les chanteurs n’ont pas la diction parfaite et le charisme naturel de Marielou Jacquard, dont l’exquise Despina joue aussi bien de sa sensualité que de son sens du burlesque pour une composition tout en légèreté et vocalement impeccable. Mais tous les membres de cette jeune distribution défendent leur rôle avec un abattage réjouissant, et avec les moyens vocaux requis. La large tessiture de Julie Goussot, dotée d’une belle voix de soprano lyrique, lui permet d’aborder Fiordiligi sans problème ; son « Per pietà, ben mio, perdona » plein d’émotion et joliment soutenu par le cor est à juste titre ovationné. Après sa Lola remarquée dans le Cavalleria Rusticana donné sur les planches clermontoises en novembre 2021, la mezzo-soprano Ania Wozniak campe une Dorabella charnelle et fantaisiste à la voix ample et agréable, bien qu’elle ne soit peut-être pas tout à fait, ou pas encore, à sa place chez Mozart – l’ornementation de sa deuxième aria par exemple est peu convaincante. En revanche, Blaise Rantoanina possède le sens de la ligne et la grâce vocale appropriés pour incarner un Ferrando tour à tour bravache et émouvant. En solo ou dans son très beau duo avec Fiordiligi (« Fra gli amplessi in pochi istanti »), il livre une interprétation vibrante et parfaitement maîtrisée. On apprécie de surcroît son déhanché, aussi torride que celui de Mikhael Piccone en Guglielmo, très à l’aise dans chacune de ses interventions. Dans « Non siate ritrosi » entre autres, il donne à entendre un beau baryton bien timbré, aux aigus assurés mais jamais poussés. Enfin Antoine Foulon propose un Don Alfonso presque juvénile, qui suggère par endroits un enfant s’amusant avec ses jouets humains, au lieu du vieux barbon que l’on voit souvent. Très présent ou plus en retrait quand l’action le demande, il sert son personnage avec conviction et met son beau timbre au service de l’ensemble. À ce propos justement, les sextuors, notamment celui qui conclut le premier acte, sont particulièrement réussis, sans que quiconque ne cherche à tirer la couverture à soi.


Cosi Fan Tutte, Opéra Eclaté © Nelly Blaya

Les chanteurs sont bien sûr aidés en cela par la direction très attentive et précise de Gaspard Brécourt, malgré quelques légers décalages vite résolus. Celui-ci propose une ouverture aux contrastes marqués et séduisants. On peut regretter que les pupitres de cordes, notamment les violons, ne soient pas plus fournis ; à côté des vents remarquables (hautbois, flûte, basson mis à l’honneur dans l’ouverture, plus tard cor et clarinette), ils paraissent un peu aigrelets au début, mais c’est là un écueil dû à l'effectif réduit, rapidement oublié. L’absence de chœur ne se fait pas trop ressentir. En bref, voilà un Cosi charmant et intéressant qui mérite le détour[1].

 
[1] Cette production sera en tournée de décembre 2022 à novembre 2023, parfois avec une deuxième distribution, à Brunoy, Massy, Saint-Gaudens, Le Chesnay, Fréjus, Saint-Estève et Düdingen.

 

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