Apothéose de la danse ?

Cosi fan tutte - Paris (Garnier)

Par Clément Taillia | mar 12 Septembre 2017 | Imprimer

Cosi fan Tutte nous montre sans doute une duplicité. Duplicité amusée des deux amants qui acceptent de se travestir pour tenter, pensant échouer et peut-être souhaitant secrètement réussir, de séduire la maîtresse de l’autre ; duplicité honteuse tout d’abord, de plus en plus assumée par la suite, des deux sœurs qui s’offrent à la complexité de leurs sentiments ; duplicité grinçante de Don Alfonso, vieux jouisseur revenu de tout ; duplicité légèrement crispée de Despina, qui cherche à forcer le trait pour dévergonder ses patronnes.

Et duplicité un peu primaire du spectacle d’Anne Teresa de Keersmaeker, qui double chaque chanteur d’un danseur pour mieux sonder le creux où se cachent les émotions tues, les désirs cachés, en un mot : la vérité. Pourquoi pas ? Que l’œil se pose sur celui qui danse Ferrando ou sur celui qui le chante, on ne sait pas au fond si l’on regarde le vrai Ferrando ou son double - une belle façon de brouiller encore un peu un Jeu de l’amour et du hasard dont les protagonistes ne révèlent que par intermittence ou par erreur tous leurs secrets. Sauf qu’ici danseur et chanteur s’opposent peu, se copient le plus souvent. De leurs luttes pourraient jaillir les déchirures qui traversent les personnages ; de leur unisson naît un début de spectacle uniforme, monochrome et, oui, curieusement statique. C’est qu’il nous a toujours semblé que dans Cosi, où les personnages se tournent autour sans se trouver, se cognent à leurs certitudes pour aller s'anéantir dans les doutes des autres, Mozart et Da Ponte proposent, de façon suprême, un art tout en courbes, que le talent de Keersmaeker, en ligne droite et en arêtes précises, fige dans une sorte d’élégance très élégante (superbes costumes d'An D'Huys), mais rectiligne. Qu’on se figure des Noces de Figaro réglées par Bob Wilson, pour comprendre l’effet produit par un « Alla bella Despinetta » ou presque aucun regard n’est échangé… Les soubresauts d'une folle journée transformés en phénomènes de laboratoire, n’y avait-il rien de mieux à proposer ? Si, fort heureusement : par moments la mise en scène s’ébroue, se densifie, se gorge un peu de la vie qui sourd à chaque instant de cette partition dénuée du moindre temps mort. Le final du I, si facile à rater, est électrique sans être hystérique ; les scènes de séduction du II, suggèrent un érotisme qu’il est parfois trop tentant de surligner. Sur l’immense plateau nu de Garnier, une forme de magie opère, pour peu qu’on veille en cueillir l’instant.

N’est jamais étrangère à ces instants de grâce une distribution sur laquelle il n’y a rien à redire. Ida Falk Winland n’est pas la plus ample des Fiordiligi, loin s’en faut, mais il ne lui manque ni l’aplomb de « Come scoglio », ni la fierté ravalée de « Per pieta », et elle trouve en Stephanie Lauricella un pendant idéalement enjoué, porté par une vocalité extravertie. Maria Celeng fait aux deux sœurs une Despina un peu aigre de timbre, mais chez elle dans la moindre inflexion du notaire et du médecin. Les hommes se hissent au même niveau et séduisent d’emblée, Cyrille Dubois par l’intense tendresse de son « Aura amorosa », Edwin Crossley-Mercer par les rugosités viriles et les charmes désabusés de son « Donne mie », Simone Del Savio parce que son Don Alfonso ressemble moins au vieux maître à penser de Guglielmo et Ferrando qu’à un bon ami noceur, jeune encore, tombé trop tôt dans une pratique désespérée des sentiments et de leurs virages.

Est presque toujours à l’origine de ces instants de grâce la direction de Philippe Jordan. Au pupitre de l’orchestre (en forme !) comme au clavier du clavecin, qu’il touche habilement le temps des récitatifs, le directeur musical de l’Opéra est décidément à son affaire chez Mozart ; un Mozart qui détaille avec bienveillance les merveilles de l’orchestration et qui regarde affectueusement vers Colin Davis et Bernard Haitink. Un Mozart sans doute un peu plus au premier degré que celui de nombre de ses collègues actuels ; un Mozart qui n'oublie jamais la pulsation, et qui nous fait songer que Wagner, en entendant dans la Septième Symphonie de Beethoven L'Apothéose de la Danse, aurait peut-être dû réécouter Cosi  pour s'en assurer !

 

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