Mission accomplie

Così fan tutte - Toulouse

Par Thierry Verger | mar 29 Septembre 2020 | Imprimer

C’est le sentiment galvanisant de la mission accomplie, à savoir ouvrir la saison à la date fixée, coûte que coûte, qui prévaudra au terme de cette soirée bien particulière. Christophe Ghristi, le directeur artistique du Capitole de Toulouse, n’était pas peu fier de venir rappeler avant le lever de rideau l’ensemble des obstacles qu’il a fallu franchir pour ce faire : renoncer à une nouvelle production (Les pêcheurs de perles , renvoyés à plus tard, souhaitons-le), convaincre quatre des protagonistes prévus pour Bizet de glisser sur Mozart (de fait, nous avons assisté à rien moins que 5 prises de rôles),  convoquer dans l’urgence la production conçue pour le théâtre baroque de Drottningholm à Stockholm d’Ivan Alexandre, présent pour cette première et, surtout, convaincre le public de braver les si strictes consignes sanitaires imposées à l’agglomération toulousaine depuis plusieurs semaines. La simple tenue de cette soirée d’ouverture de la saison 2020/21 du Théâtre du Capitole est donc en soi une formidable nouvelle.

Sur le plan artistique, il y avait aussi la venue annoncée et médiatisée de la cheffe Speranza Scappucci qui dirigeait pour la première fois à Toulouse, un orchestre du Capitole en « formation Covid » dans la fosse. Elle s’était déjà produite en France et notamment au TCE en 2018 dans Maria Stuarda mais elle aurait dû faire ses grands débuts dans la fosse de l’Opéra de Paris en juin dernier pour la reprise de Rigoletto, proposée par Claus Guth. Elle fut, disons-le d’emblée, la plus belle satisfaction de la soirée. Nous avons aimé qu’elle nous livre une lecture personnelle sans être iconoclaste. Pas facile de  livrer une pâte originale à une partition dont les lectures se comptent par centaines. C’est léger, c’est gai, c’est complice et c’est intelligent ; Speranza Scappucci propose un Mozart quasi chambriste, met en valeur ici et là des pupitres que l’on se surprend à redécouvrir (superbe violoncelle en conclusion du « Soave sia il vento » ). Elle ne craint pas les ruptures de rythmes et pourquoi pas ? Quand celles-ci vont de paire avec le jeu de scène, quand tout cela est cohérent et somme toute déjà bien huilé. La couleur musicale est très prometteuse et mozartienne en diable en ce qu’elle allie légèreté d’exécution et rigueur du propos. Nous mettrons sur le compte de la première les quelques décalages relevés ici et là, mais qui n’obèrent pas une impression d’ensemble vraiment favorable.

La proposition d’Ivan Alexandre nous a semblé juste quoique le propos soit un brin surligné. Nous sommes dans la thématique du jeu, qui sera le maître mot de la soirée. Mise en abyme ultra classique avec les six protagonistes qui arrivent sur scène en même temps que les spectateurs, dix bonnes minutes avant la première mesure ; et que je m’échauffe, que je m’étire, que je relise mon texte ou ma partition et même que je me frictionne les mains au gel hydroalcoolique ! On l’aura bien compris ou alors c’est à désespérer, nous allons assister à une démonstration. Nous allons vous démontrer l’inconstance du sentiment des femmes – et d’ailleurs tout va se jouer sur une scène plantée au milieu de la scène. Mais le jeu c’est aussi le jeu de cartes, omniprésent. Les tentures de la scène sont aux effigies des dames, rois ou valets (de cœur il va de soi). Avant que le rideau se lève, les deux hommes se livrent bataille de cartes et s’échangent (tiens, tiens !) les dames des doubles paires et dans le final, ce sont les deux couples reconstitués qui reprennent le jeu de cartes. Sauf que, et on saluera cette ultime pirouette, les garçons se seront aussi pris au jeu et finiront par se battre pour de vrai et repartir avec la promise de l’autre, jusques et y compris aux saluts de baisser de rideau où Guglielmo viendra saluer en compagnie de Dorabella et Ferrando avec Fiordiligi ! Mise en scène peut-être bavarde (était-il nécessaire d’interrompre la musique et de faire entrer sur scène une technicienne pour simuler un premier secours délivrée à « Anne-Catherine qui ne se sent pas bien » lorsque les deux sœurs apprennent avec effroi que leurs bien-aimés partent en guerre ?) mais drôle et somme toute convaincante. Fort bien servie aussi par les décors soignés et chaleureux d’Antoine Fontaine et les lumières ad hoc de Tobias Hagström Ståhl. Pour ce qui est des personnages, Ivan Alexandre est visiblement fasciné par Don Alfonso, qu’il place en permanence sur scène et au centre du jeu. Il est, selon lui, la troisième incarnation mozartienne du personnage de Don Juan. Celui-ci, à 15 ans, c’est Chérubin, à 30 Giovanni et à 50 Alfonso. Du coup des allusions bien placées nous rappellent ce parti pris : lorsque Despina, qui va servir les projets d’Alfonso, fait son apparition au I, elle est précédée d’une citation au clavecin du « Notte e giorno faticar » de Leporello. Quant au second acte il s’ouvre au continuo sur les premières mesures du « Voi que sapete » de Cherubin. Enfin, lorsque le notaire déroule les clauses du contrat de mariage, comment ne pas voir dans l’interminable rouleau qu’Alfonso fait descendre avec délectation jusqu’à la fosse, le catalogue des conquêtes de Alfonso/Giovanni – Ivan Alexandre a bien appris son Losey !


© Mirco Magliocca

L’Alfonso de Jean-Fernand Setti est franchement prometteur. Il a tout à fait la prestance d’un prochain Don Giovanni qu’il pourra certainement aborder un jour. Ce jeune homme possède un baryton vaillant, clair et ductile. Il devrait chanter prochainement Escamillo. Il faudra suivre cela. Sandrine Buendia est une Despina espiègle à souhait et qui virevolte sur scène. De nos deux frères, nous aurons préféré le Guglielmo d’Alexandre Duhamel qui réalise un second acte sans faute et notamment un brillant « Donne mie, la fate a tanti ». Mention très honorable aussi au Ferrando de Mathias Vidal. Nos deux sœurs auront montré une belle complicité sur scène ; leur jeu est convainquant. On attendait peut-être trop de la prise du rôle de Fiordiligi par Anne-Catherine Gillet. La technique y est à coup sûr ; il a manqué toutefois la rondeur, la fluidité, la douceur aussi (le trio du I avec Dorabella et Alfonso est tout de travers car Fiordiligi pèse trop sur l’ensemble). Le vibrato nous est apparu bien trop serré ; l’arioso « Ei parte, senti » a été le seul moment où l’on a senti Anne-Catherine Gillet enfin libérée ; elle donne alors à entendre que ce rôle est bien pour elle, malgré ses innombrables chausse-trappes. La Dorabella de Julie Boulianne possède un mezzo très attachant ; projection moyenne mais rondeur et gourmandise ! Une fois passé le stress d’une première, il reste 6 représentations toulousaines, jusqu’au 11 octobre pour parfaire une partition prometteuse.

 

 

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