De la musique avant (et après) toute chose

Der fliegende Holländer - Orange

Par Fabrice Malkani | ven 12 Juillet 2013 | Imprimer
 
Le Vaisseau fantôme de Wagner n’avait pas été donné à Orange depuis 1987 : c’est dire l’attente suscitée par la représentation – unique* – de ce soir, palpable dans le frémissement du public avant le silence absolu qui se fait pour l’Ouverture. L’interprétation de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France, dirigé avec maestria par celui-là même qui en prendra la direction artistique en 2015, le jeune chef finlandais Mikko Franck (remarqué à Orange en 2010 pour Tosca), est éblouissante. Précise, expressive, translucide, elle est de la plus belle eau. Et de fait, tout au long de la soirée, c’est la musique qui domine : rarement les nuances les plus subtiles de cette partition auront été ainsi audibles dans un lieu aussi vaste, laissant libre cours aux appels des cuivres tout en mettant en valeur le cor anglais, tandis que les cordes évoquent – y compris visuellement, dans le mouvement de houle qui anime les musiciens – l’agitation des flots. En ce sens, la fosse est le lieu premier de l’action, et même celui de la part la plus dynamique du spectacle, tant la mise en scène de Charles Roubaud, hormis quelques moments saisissants, semble tout d’abord statique et convenue.
Pourtant, l’idée d’intégrer à la scène du théâtre antique un fragment de carcasse rouillée, sorte d’excroissance également usée par le temps et devenant au gré des projections vidéo – de Marie-Jeanne Gauthé, particulièrement réussies – le rivage rocheux de la baie de Sandwike, puis la proue du navire du Hollandais, était excellente. Les hublots du vaisseau semblent être les orbites d’une gigantesque tête de mort, créant une dimension fantastique redoublée par d’autres projections en mouvement accompagnant celles de vagues sur toute la largeur de la scène. Mais l’absence de direction d’acteurs rend difficile une véritable empathie avec les personnages dont le destin se noue. Daland tout autant que le Hollandais et Erik semblent ne trop savoir comment se mouvoir sur scène. L’arrivée des matelots venus de jardin reproduit un spectacle déjà vu mille fois. Mais, et c’est à porter au crédit de cette mise en scène, ne s’agit-il pas finalement d’opposer ainsi le banal et l’extraordinaire ? L’opposition du monde réel et du monde surnaturel pourrait, ainsi spatialisée, figurer la manière dont les forces de l’irrationnel déstabilisent l’ordonnancement quotidien des choses. Le surnaturel n’apparaît comme rien d’autre que la faiblesse de l’être humain face à l’immensité d’une nature qui à la fois l’habite et le dépasse, son impuissance face aux éléments déchaînés. À l’image de ce passage, aussi réussi scéniquement que musicalement, qui voit les marins norvégiens littéralement soufflés par le chœur des marins fantômes les repoussant avec la force d’une tempête. À noter toutefois, au plan vocal, un curieux effet de résonance qui semble dû à la présence de l’équipage fantôme à l’intérieur de la carcasse du vaisseau, à moins qu’il ne s’agisse d’une sonorisation.
 
Vocalement, la soirée est dominée par le personnage de Senta qu’incarne avec beaucoup d’expressivité la soprano danoise Ann Petersen, maîtrisant l’art de la projection à un degré bien plus élevé que ses partenaires masculins. Applaudie en Freia à l’Opéra Bastille en 2010, Isolde remarquée à l’Opéra de Lyon en 2011, elle confirme ici son talent, son sens des nuances et l’homogénéité de son chant dans les différents registres. À ses côtés, la mezzo-soprano Marie-Ange Todorovitch campe une Mary affirmant une véritable personnalité vocale, dotée d’une émission très sonore et d’une présence scénique particulièrement forte. Du côté des hommes, la beauté des timbres est l’atout principal. Le ténor australien Steve Davislim met sa voix souple et sa belle diction au service du chant du Pilote, qui, dès son début a cappella, distille un climat de rêverie en parfaite adéquation avec cette nuit d’été. Erik, le fiancé malheureux de Senta, est incarné avec beaucoup de sensibilité par le ténor allemand Endrik Wottrich, un habitué du rôle – mais Orange n’est pas Bayreuth, et l’émission, ici, ne passe pas toujours la rampe. La basse danoise Steven Milling interprète le personnage de Daland avec un très beau timbre, des graves somptueux mais parfois peu audibles, tandis que le Hollandais du baryton letton Egils Silins, en dépit d’un timbre agréable et d’un costume majestueux, peine à s’imposer, sauf à la toute fin du spectacle, lorsqu’il révèle – ou croit révéler – à Senta sa véritable identité, faisant montre alors d’une puissance vocale que l’on attendait plus tôt. Les chœurs enfin sont de très bonne tenue.
Mais répétons-le, le véritable succès de cette soirée est celui de l’orchestre et de son chef, capables d’illustrer avec brio la fameuse phrase du chef d'orchestre Lachner qui, en 1864, lors d'une répétition du Vaisseau Fantôme, s'était exclamé : « Partout où l'on ouvre la partition, le vent de la mer vous souffle dessus ». Ainsi le spectacle illustre-t-il, en immergeant les voix dans la musique qui engloutit tout, la filiation romantique de cet opéra où l’aspiration à la mort correspond au désir de fusion avec l’univers.
* Une seconde représentation initialement prévue a été annulée en raison de la moindre attractivité de Wagner auprès du public des Chorégies (les deux représentations du Bal masqué de Verdi sont en revanche bien maintenues les 3 et 6 août). Mais est-il bien raisonnable de ne pas proposer de surtitrage, notamment dans le cas du Vaisseau fantôme, donné sans coupure – ce qui est conforme à l’esprit de l’œuvre mais rude pour une partie du public qui ne comprend strictement rien au texte s’il ne connaît pas les détails de l’argument et n’entend pas l’allemand (et pas grand-chose non plus même s’il parle la langue de Goethe) ?
 
 

 

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