L'ombre de l'année dernière

Die Frau ohne Schatten - Munich

Par Yannick Boussaert | dim 29 Juin 2014 | Imprimer

Opéra de la réouverture de la Bayerische Staatsoper en 1963, première nouvelle production de la saison 2013-2014 (lire le compte rendu de Christophe Rizoud), Die Frau ohne Schatten revient sur les planches munichoises en ce début de festival lyrique. Si le spectacle a gardé une grande partie de l’équipe artistique de décembre 2013, un des absents se fait sentir avec une acuité particulière : Kirill Petrenko. Le Generalmusikdirektor est à Bayreuth. Il répète le Ring avec, entres autres, Wolfgang Koch qui prêtait sa voix à Barak.

La comparaison entre les deux chefs penche sans appel pour le russe même si Sebastian Weigle ne manque pas de qualité. Sa direction fluide confère une belle cohérence à l’ensemble, mais cette liquidité noie parfois le lyrisme ou l’onirisme des pupitres solistes, qui flottent, cahin-caha dans les appels du Faucon (nonobstant une remarquable Eri Nakamura), voire même s’embourbent dans la scène finale de la Nourrice. Menus défauts de clarté, loin de la transparence évidente du chef russe. D’autant que l’ombre de Kirill Petrenko plane sur les musiciens du Bayerische Staatsoper Orchester, notamment dans la violence de l’entrée en matière, le final cataclysmique du II ou les tutti qui ferment le conte.

Si l’orchestre est sur sa lancée, les chanteurs sont eux en bout de tremplin ! Deborah Polaski charpente d’autant mieux le monument de composition scénique de sa Nourrice que la voix a gagné en assise dans la tessiture. Incestueuse et malicieuse (elle paie le jeune homme qui doit séduire la Teinturière), elle est jubilation en scène jusque dans la folie. Le soprano canadien Adrianne Pieczonka survole avec la même aisance qu’en décembre les écarts d’une partition assassine, et colle d’autant à la vision du metteur en scène. Son personnage est vu comme le versant féminin d’un Peter Pan craignant le Temps autant que son père Keikobad (Renate Jett, actrice cassée en deux et se mouvant péniblement à l’aide d’une canne). Johan Botha est impérial de ligne, de phrasé et de vaillance. Par manque de projection et de caractérisation John Lundgren parait en deçà malgré un timbre chaleureux conforme à ce que l'on attend de Barak. Scala, Munich, Londres… A force de fréquentation, Elena Pankratova est parvenue à une crâne maitrise vocale et dramatique du rôle de La Teinturière. Impact au deuxième acte, au troisième, tendresse et désespoir, la voix émeut d’emblée et l’interprète reçoit un immense triomphe aux saluts.

Les rôles secondaires, en coulisses ou en scène, sont remarquables (Messager de Sebastian Holecek , Voix du Temple de Hanna-Elisabeth Müller…). Gageons qu’ils occuperont prochainement les devants de la scène. 

On a déjà évoqué dans ces colonnes le surprenant classicisme et la beauté plastique, le soin du détail et  la précision dans l’accompagnement de l’acteur-chanteur de Krzysztof Warlikowski (voir aussi son interview). Peut-être faut-il souligner encore sa manière théâtrale qui définit la scène en espaces clairs : les divans de l’impératrice face aux prosaïques lits et lave-linges des teinturiers. Un ascenseur et un monte-charge d’hôtel font le lien entre ces riches et ces pauvres au destin matrimonial semblable. C’est là peut-être que le travail du Polonais trouve sa couleur personnelle. S’il ne propose pas de grande vision transversale, à la manière psychanalytique d’un Claus Guth (Scala et Londres), il s’attache avec succès aux rapports sociétaux entre les personnages. Ainsi les trois frères estropiés le sont moins physiquement que socialement : un loubard, un homosexuel et un épileptique. L’épilogue enfin , se sert de la dichotomie du décors pour offrir une opposition fertile : tendresse du metteur en scène en fond de scène pour ces enfants à naitre jouant dans leur chambre (les murs sont recouverts de héros variés de manga, de comics ou de figures historiques) et dents grinçantes à l’avant, dues à l’acidité d’un champagne un peu éventé que les deux couples portent en un toast morose à la vie parentale bourgeoise et rangée à laquelle ils ont aspirée.

Deux représentations n’étaient pas de trop pour se repérer dans cette Frau ohne Schatten riche de pistes de lecture, de symboles et de l’univers de son metteur en scène. S’il est besoin d’une supplémentaire encore, la production est reprise en décembre 2014.

 

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