Drôle et profond

Die Meistersinger von Nürnberg - Bayreuth

Par Jean Michel Pennetier | mar 27 Août 2019 | Imprimer

Créée en 2017, la production actuelle des Meistersinger, due au talent de Barrie Kosky et de son équipe, est sans doute l'une des moins clivantes à l'affiche du festival. Le metteur en scène australien, actuel directeur artistique de la Komische Oper de Berlin, a eu l'idée d'entremêler au moins trois époques. La première est celle de ce Moyen Âge fantasmé, avec costumes à la Dürer, qui sert de cadre au livret (le vrai Sachs est mort en 1576). La deuxième, c'est l'époque de la création, à Bayreuth, dans une Villa Wahnfried où Wagner règne en maître. Parmi les familiers de la maison, on reconnait Franz Liszt, sa fille Cosima et le chef d'orchestre Hermann Levi, imposé par Louis II de Bavière. Pour les amateurs de chronologie toujours un peu tatillon, on précisera qu'à l'époque de la création des Meistersinger sous la direction d'Hans von Bülow en 1868, Cosima était encore madame von Bülow et non madame Wagner, et qu'Hermann Levi, futur créateur de Parsifal, ne rencontrera le compositeur qu'en 1880. Tout naturellement, Franz List devient dans cette transposition l'orfèvre Veit Pogner qui promet la main de sa fille Eva au vainqueur du tournoi de chant. Eva est bien entendu Cosima. Cela semble tellement évident qu'on s'étonne que personne n'y ait pensé auparavant. Beckmesser prend les traits de Levi. Face à eux, plusieurs Wagner. Celui de la Villa Wahnfried joue le rôle d'Hans Sachs. Mais il y aussi le jeune Walther von Stolzing qui va révolutionner l'art des maîtres, David, l'apprenti laborieux mais courageux, et de multiples figures, à tout âge, toujours sous le même costume. Wagner est ainsi représenté sous plusieurs formes et à plusieurs époques : les années de galère (David), le révolutionnaire (Walther), le compositeur de la musique de demain, enfin reconnu (Sachs). L'ouverture passée, les invités et le maître des lieux se mettent à genoux au son de l'orgue et du choral « Da zu dir der Heiland kam » qui conclut l'office de la Saint-Jean. Sauf Levi, bien entendu. Wagner (qui dans la réalité aurait souhaité que Levi soit baptisé pour diriger Parsifal) le force à suivre le rite, mais le pauvre homme est toujours à contretemps des génuflexions, stations debout ou assise, attisant la fureur du compositeur. On assiste ensuite à une sorte de représentation en costumes des Meistersinger dans le salon du maître, prétexte à d'autres gags jubilatoires. Le deuxième acte se déroule cette fois dans une immense salle vide contemporaine, où le mobilier de la Villa Wahnfried a été empilé côté jardin (une des modifications par rapport à la création). Les péripéties s'enchaînent assez normalement jusqu'à ce que Beckmesser soit victime d'une ratonnade, frappé et moqué, tandis qu'une énorme baudruche s'enfle progressivement pour former une ignoble caricature. C'est la troisième époque mise en scène par Barrie Kosky, dans laquelle Beckmesser / Levi est la figure du Juif honni. Wagner mort en 1883, Hermann Levi resta en poste jusqu'en 1894, en but aux insultes et au mépris de Cosima et de son entourage, croissants au fil des années. Opportuniste, Cosima avait une première fois refusé la démission du chef d'orchestre en 1891, incapable de lui trouver un successeur d'un tel niveau de professionnalisme. Au dernier acte, la grande salle s'est transformée en Tribunal de Nuremberg (1946), où se tient le concours de chant. A leur arrivée, les maîtres sont individuellement acclamés par le peuple, sauf Beckmesser, par ailleurs passablement éclopé. Walther gagne le concours, refuse le titre de maître, mais contrairement au livret, ne se laisse pas attendrir par Sachs. Resté seul à la barre du tribunal, celui-ci lance son discours sur l'universalité de l'art allemand : le décor se soulève et laisse place à une tribune, accueillant un orchestre symphonique et un choeur, qui glisse lentement vers Sachs. Celui-ci se retourne et dirige le final de l'ouvrage. Une conclusion qui nous partage néanmoins entre l'inévitable émotion qui nous sert la gorge, et l'impression d'un procédé un peu flagorneur, propre à flatter le public allemand et à faire passer la pilule du deuxième acte. Ajouter là dessus une direction d'acteurs au cordeau : cette production,  à voir et à revoir, est un coup de maître.

Une remarque néanmoins : entre le Parsifal de Herheim (et pour certains détails, la production actuelle), le nouveau Tannhaüser et les Meistersinger, le festival parle tout de même beaucoup de lui-même ou de la famille Wagner...


© Bayreuther Festspiele / Enrico Nawrath

Le Sachs de Michael Volle, est absolument anthologique. La voix est magnifiquement conduite, donnant de la couleur et de l'inflexion au texte. La projection est remarquable, sans que le chanteur semble donner de signe de fatigue dans ce rôle épuisant entre tous. A peine regrettera-t-on que le registre aigu soit un peu trop chanté en voix mixte. Enfin, le personnage est d'une profonde humanité. Günther Groissböck est l'autre grand triomphateur de la soirée, avec un Pogner impressionnant d'aplomb vocal. Klaus Florian Vogt reprend le rôle de Walter Von Stolzing. Le ténor est fin musicien, avec une belle projection, mais le recours à la voix mixte, systématique et au moindre aigu, rend ce chant un brin monotone. Un chant plus libéré, au moins à l'occasion des reprises des couplets, aurait permis de varier l'expression, sans mettre en danger ce chanteur, le rôle étant court et peu exposé. L'Eva de Camilla Nylund est trop discrète, avec une projection trop limitée et une absence de brillant dans l'aigu. Probablement en méforme, Daniel Behle semble parler d'une voix très timbrée plutôt qu'il ne chante, tout legato étant absent ce soir. Wiebke Lehmkuhl est une excellente Magdalene. Le Sixtus Beckmesser de Martin Gantner est drôle et excellent acteur, sans que la qualité du chant ne soit aucunement sacrifiée à l'incarnation dramatique. 
La direction de Philippe Jordan est pauvre en dynamique. Dans la fosse, on entend un tapis de son unifié, égalitaire même, comme si le chef ne cherchait pas à faire ressortir tel motif ou tel instrument plutôt qu'un autre. Dans l'ouverture, le motif des Maîtres est ainsi noyé dans la masse, sans jamais varier (dans des interprétations plus classiques, on l'entendra tour à tour simple, un peu guilleret, pompeux, grandiose...).  quelques passages attirent néanmoins l'oreille, comme le bal du troisième acte. Au final, ce sont essentiellement les chanteurs qui font ressortir les leimotive. Les choeurs sont au moins 120 et font du bruit comme 60, les chanteurs couvrant exagérément la voix au moindre aigu, en particulier les ténors. En revanche, on est admiratif devant un tel travail scénique, chaque artiste semblant avoir été soigneusement coaché de manière individuelle par le metteur en scène, sans que la cohésion musicale ne soit jamais atteinte. 

Cosima Wagner disait « Je n'ai pas besoin de gens qui ne savent que chanter, il me faut des acteurs chantants » : des solistes aux artistes du choeur, ce vœu est ici totalement rempli.

 

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