Une Création divine à Dijon

Die Schöpfung - Dijon

Par Yvan Beuvard | dim 06 Novembre 2016 | Imprimer

Après cinq ans sans La Création  à Dijon, le retour du chef-d’œuvre de Haydn s’imposait. Depuis sa première exécution publique, en 1799, son succès ne s’est jamais démenti, en France et dans toute l’Europe, comme pour La Flûte enchantée ou le finale de la neuvième symphonie de Beethoven, qui procèdent du même esprit. Toutes trois sont imprégnées des Lumières et porteuses d’un message universel. Le livret de Gottfried van Swieten,  librement inspiré du récit de la Genèse et du Paradis perdu de Milton, nécessita deux ans d’un travail de collaboration étroite avec le compositeur. Si le texte se prête remarquablement au chant, il inspire avant tout l’écriture de l’orchestre. Celui-ci nous dit tout : les éléments, la nature, les espèces, la mer et la montagne, mais aussi les sentiments, les formes symbolique ou abstraites. Avec une rare économie de moyens, sans jamais tomber dans un figuralisme désuet, tout est exprimé.

La réalisation dijonnaise était attendue avec  intérêt. Au sortir d’interprétation d’œuvres romantiques et post-romantiques, l’orchestre et son chef n’allaient-ils pas surjouer l’expressivité à laquelle le texte musical se prête ? Les couleurs d’un orchestre « moderne » soutiendraient-elles la comparaison avec les formations « historiquement informées » ?  La réponse et donnée dès le prélude du chaos, lorsque les cordes seules, tout l’orchestre ensuite – après que la basse a énoncé les premiers versets de la Genèse – et enfin le chœur conduisent une progression stupéfiante, qui éclate avec le « und es ward Licht » (et la lumière fut) : tout est juste et proche de la perfection. Gergely Madaras et l’Orchestre Dijon Bourgogne se sont appropriés l’œuvre et son esprit. Leur engagement est manifeste et ne se démentira pas. L’orchestre sait se montrer souple, léger comme puissant, avec des dynamiques et des tempi  appropriés. Les bois y excellent, souvent sollicités. Le continuo, au rôle très limité, souffre d’un clavecin trop discret. Le choeur de l’opéra de Dijon, préparé par Anass Ismat, confirme toutes ses qualités : malgré un effectif relativement restreint par rapport à ceux que connut l’œuvre à sa création et dans les années qui suivirent, bien que placé traditionnellement en fond de scène *, il sonne avec clarté et force lorsqu’elle est requise, faisant jeu égal avec l’orchestre. La conduite des nombreuses polyphonies est un régal, tant les phrasés de chaque pupitre sont exemplaires. Tout est là, qu’ils chantent seuls, en dialogue avec tel ou tels solistes, homophones comme dans les grandes fugues où Haydn démontre ses qualités contrapuntiques.

Les solistes forment un ensemble homogène, équilibré, et les ensembles sont de parfaites réussites. Adam et Eve (qui succèdent à Raphael et Gabriel) dans leurs duos de la troisième partie, inspirés du Cantique des Cantiques, sont pleinement convaincants, avec la touche sensuelle qui sied. Suh Yeree y déploie toute sa riche palette, avec les qualités qui sont les siennes : la clarté d’émission, la richesse du timbre, la suprême aisance des aigus et de l’ornementation. Son air « Auf starkem Fittiche » (de son aile puissante), où l’aigle, puis l’alouette, les ramiers et le rossignol chantent tout à tour atteint des sommets. La souplesse, l’agilité, le soutien nous ravissent. Si on connaissait Michael Smallwood, le ténor australien travaillant à Hambourg, c’était pour ses emplois de heldentenor dans l’intégrale Wagner de Janowski, et aussi pour un Ottavio viril, campé ici même en 2013. Haydn lui réussit tout autant : la voix est sonore et bien projetée. Quant à Matthias Winklher, dont ce doit être la première apparition en France, malgré un remarquable début de carrière internationale, c’est une très grande basse. Ample, égale dans tous les registres, sa voix bien timbrée se prête à toutes les expressions. Il vit son texte avec  intensité, toujours intelligible. Une carrière à suivre, indubitablement.

Mais pourquoi donc les chefs ont-ils pris l’habitude de tronçonner la deuxième partie pour ne faire qu’un entracte, comme on change de CD, au risque de rompre les équilibres voulus par le librettiste et le compositeur ? Faible et unique réserve pour une production d’une exceptionnelle qualité.

* Haydn les avait placés devant l’orchestre lors de la première.

 

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