Dans un onirisme clair-obscur, la magie des voix

Die Zauberflöte - Paris (Bastille)

Par Brigitte Maroillat | sam 27 Avril 2019 | Imprimer

A chaque représentation, quelle que soit la mise en scène de La Flûte Enchantée, le crépitement des applaudissements envahit l’espace, expression suprême de l’effet fédérateur de ce conte initiatique, symbolique et humoristique mélangeant la musique populaire et les accents de l’opera seria dans différents niveaux de lecture. Tout avance sans cesse dans cette œuvre avec une impérieuse nécessité pétrie d’enthousiasme et de poésie. Qui dirait alors, en entendant les sonorités radieuses de l’ouvrage, que le compositeur n’avait que quelques semaines à vivre lorsqu’il l’a composé ? Hier soir à l’Opera Bastille, le charme mozartien envoûtant a, comme toujours, opéré et ce, même dans une production déjà vue ici à plusieurs reprises.

Œuvre testamentaire, ultime opéra de Mozart au sommet de son génie et pénétré des plus hautes exigences d’une réflexion philosophique et humaine, Die Zauberflöte est emblématique à la fois de l’art et de la pensée du compositeur. Cela ne simplifie pas sa mise en scène et rares sont celles qui parviennent à concilier les étagements emboités du conte féérique et de la métaphore initiatique. Et de cette gageure, Robert Carsen ne se tire pas si mal. Son approche fait de la mort un thème récurrent, mais cette obsession mortifère qui traversait Mozart au stade de sa vie, n’est jamais ici morbide, lourde, pesante. Elle est distillée dans une vision en clair-obscur, élégante et stylisée, d’une forêt parée des multiples couleurs de la valse des saisons. «Philosopher, c’est apprendre à mourir ». La citation de Montaigne trouve dans cette mise en scène un écho particulier, la mort étant partie intégrante du cycle de la vie qu’il nous est ici donné à  voir. La profondeur de l’immense scène de l'Opéra Bastille permet à Robert Carsen de superposer les niveaux de lecture et de mettre en perspective l’essence profonde des personnages. Ainsi Sarastro apparaît-il autant comme un manipulateur des consciences que comme un vénérable sage. Papageno, n’est pas ici qu’une figure espiègle intéressée par les seuls plaisirs de la vie, il est aussi dans ses habits de randonneur aux allures de SDF, un être en errance à la recherche de son âme soeur. Ce jeu des apparences en dit long sur l’opéra de Mozart qui est dans son essence un délicieux jeu de miroir. Et c’est en ce sens que Robert Carsen nous offre une intéressante lecture qui  dépasse les mises en perspectives manichéennes, en noir et blanc, entre bien et mal, trop souvent tendues au spectateur. On suit alors avec plaisir un spectacle de bout en bout maîtrisé dans une  impeccable direction d’acteurs.


J. Devos, J. Behr © Svetlana Loboff

Les chanteurs occupent pleinement la scène dans une œuvre, rappelons-le, destinée initialement au théâtre populaire et interprétée par des acteurs de la troupe du librettiste Emanuel Schikaneder. Et la distribution de jeunes talents  réunie ici, essentiellement francophone, sait jouer autant de l’extraversion que de l’émotion la plus ciselée, passant des vives couleurs de la comédie bouffe aux tensions douloureuses de l’amour qui cherche sa vérité. Julien Behr, qui désormais à chacune de ses interprétations, gagne en maturité, donne une noblesse d’âme au personnage de Tamino. Son timbre clair, sa voix rayonnante et bien projetée est devenue en quelques années un signe distinctif d’élégance. Vannina Santoni qui avait captivé public et critiques dans la Traviata en décembre dernier au Théâtre des Champs-Elysées poursuit sur cet élan en Pamina avec une maitrise et un sens du style remarquables. Son « Ach ich fühls », porté par un timbre lumineux, la confirme comme la révélation du moment. En Reine de la Nuit,  Jodie Devos, déjà très aimée pour ses interprétations virtuoses et aériennes du répertoire offenbachien, s’affirme définitivement comme une belle colorature. Elle possède une voix bien placée, sensible, émouvante, au timbre séduisant, qui donne chair aux aigus et vocalises sans démonstrations inutiles. Florian Sempey en Papageno, un de ses rôles fétiches, suscite une fois de plus l’enthousiasme. Truculent et espiègle dans son impayable costume élimé de randonneur des bois, le baryton est un passeur d’émotions. Sa voix puissante et chaude  et ses grands yeux clairs au regard immense et direct captent d'emblée le public. Le grave abyssal de Nicolas Testé lui permet d’habiter superbement la sombre vocalité de Sarastro, impressionnant comme une statue Assyrienne. Même si son rôle de Papagena est scéniquement moins marquant, Chloé Briot, révélation des Victoires de la Musique Classique 2018, n’en offre pas moins ici une prestation de belle tenue notamment dans le duo Papageno, Papagena, où elle forme avec Florian Sempey un irrésistible et délirant tandem.

Distillant les sonorités chaleureuses aux touches subtiles, légères et amusées, Henrik Nánási, qui maîtrise à la perfection son sujet, irrigue une jeunesse sur scène dans une direction fluide et vivante, en évitant toutefois l’écueil des lectures au rythme précipité comme le proposent parfois certains chefs.  Le chœur, en parfaite synergie avec la fosse, y fond, quant à lui, un chant harmonieux presque réconciliateur. Ce sentiment apaisant de communion autour d’une musique fédératrice, dans notre ère actuelle de désunion, n’est pas la moindre des vertus de cette belle soirée.

 

 

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