En dents de scie

Don Carlo - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | sam 05 Juillet 2014 | Imprimer

Il est des soirées très prometteuses qui laissent des impressions en demi-teintes : c’est le cas pour ce Don Carlo très attendu donné deux fois et dont la première avait été accueillie avec enthousiasme. En effet, la troupe du Mariinsky avec Valery Gergiev à sa tête s’est produite quatre soirées d’affilée à Baden-Baden avec au programme l’opéra de Verdi doté d’une double distribution, un Requiem de Verdi chroniqué dans ces colonnes et pour finir, un concert consacré à Tchaïkovski et Prokofiev.

La mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti notamment jouissait d’un bouche à oreille mieux que favorable. Las ! Alors que l’œuvre est donnée en intégralité, on commence avec un premier acte à Fontainebleau plus que décevant. Une toile tient lieu de décor et l’on retrouve les projections vidéo chères à Corsetti, en l’occurrence des branchages vaguement frémissants. L’ennui, c’est que la scène du Festspielhaus est immense et que le son se perd en l’absence de décor consistant. Certes, la mise en scène a été conçue pour Saint-Pétersbourg et exportée telle quelle. Mais cela pose problème, pour le moins ! Par ailleurs, peu ou pas de direction d’acteur, notamment pour le ténor qui hésite entre une gestuelle ampoulée et une apparente gêne de ne pas savoir où se mettre. Anna Markarova campe une Élisabeth égarée et transpose vers le bas, visiblement indisposée. À la première pause, c’est la consternation et le désespoir : que va-t-on pouvoir dire de cette production ?

Tout change à la reprise, non sans au préalable une angoisse supplémentaire. Les lumières se rallument (problème technique rapidement réglé) et on vient faire une annonce : Anna Markarova, souffrante, ne continue pas mais est remplacée par Viktoria Yastrebova qui avait interprété le rôle l’avant-veille et qu’on a entendue le jour précédent dans le Requiem. Jamais deux sans trois, peut-être, mais tout de même, on s’inquiète pour la jeune femme et son éventuel état de fatigue. À partir de là, tout va mieux : on constate enfin une direction d’acteurs et de judicieux placements, notamment dans les affrontements verbaux. Les choix sont parfois contestables ou opaques mais toujours intéressants et relèvent d’un véritable travail de metteur en scène. Dans la scène finale, par exemple, on pense voir revenir le grand inquisiteur dans sa robe de bure et sa capuche rabattue comme les pleurants des tombeaux de Bourgogne. Il s’agit en fait de Charles Quint, en chair et en os plutôt qu’une voix sortie des coulisses. L’idée fait sens, comme la plupart des choix de Corsetti. Mais au moment de la mort de Posa, pourquoi projeter l’image démultipliée de Don Carlo épée à la main, ce qui gâte l’intensité émotionnelle ? Pour indiquer que si l’un meurt, l’autre poursuivra son exemple en l’amplifiant ? Les costumes de Christian Taborrelli et Angela Buscemi sont magnifiques et surprenants, car à cheval sur plusieurs temporalités et zones géographiques : les vêtements portés par les paysans évoquent ainsi plutôt les Flandres et les tableaux de Bruegel, mais là encore, l’ensemble convainc. Le placement des chœurs est parfaitement maîtrisé et dans l’air de l’autodafé, un décor en pente qui met enfin en valeur les voix est judicieusement utilisé pour placer les choristes face au public, ce qui permet d’en prendre plein les oreilles.


© N. Razina

Le plateau vocal est très satisfaisant. Viktoria Yastrebova est une Élisabeth superbe même si ses moyens vocaux sont peut-être davantage adaptés à d’autres rôles. Sa beauté, son port royal et sa science du jeu font merveille, mais les aigus sont difficiles. N’empêche, elle a sauvé la soirée et le public lui en est reconnaissant. Elle est toutefois littéralement écrasée par la performance de Ekaterina Gubanova, sublime en Eboli, dont elle fait ressortir toute l’humanité, en particulier dans le « Don fatale ». Charnue, généreuse et moirée, la voix s’impose souverainement. Autre interprète d’exception : Vladislav Sumlinsky, admirable Posa. Son timbre riche dégage une suavité, une profondeur et une aura qui magnifie ses moyens amplement en adéquation avec le rôle, à tel point qu’il en devient pour ainsi dire le personnage principal. Yonghoon Lee tire cependant son épingle du jeu en Don Carlo et semble chanter de tout son cœur, impeccablement, avec une bonne prononciation de l’italien. Son physique avenant fait le reste. Yevgeny Nikitin incarne un Philippe II noble et imposant, sans doute convaincant dans son lamento, à en croire l’applaudimètre. Malheureusement, « Ella giammai m’amò ! » est totalement ruiné par notre voisine qui l’accompagne en chantant doucement. En Grand Inquisiteur, Mikhail Petrenko propose sa belle voix de basse russe. Il semble néanmoins très gêné par la capuche de sa robe de bure qu’il passe son temps à redresser pour laisser passer le souffle. Dommage, car cela plombe quelque peu la très belle scène d’affrontement avec le roi.

Dans la fosse, Valery Gergiev impose sa fougue et son rythme habituels. L’orchestre devient transparent, dans le bon sens du terme, et la beauté des accents verdiens est pleinement mise en valeur. Au final, drôle de soirée, entre sublime et ratés, mais tout de même fort belle et sans doute mémorable…

 

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