En direct de New-York : Un Don Carlos qui laisse sur sa faim

Don Carlos - New York

Par Christian Peter | dim 27 Mars 2022 | Imprimer

Le 28 février dernier, le Metropolitan Opera affichait pour la première fois de son histoire le Don Carlos de Verdi dans sa version originale en français, annoncée à grand renfort de publicité. Cependant, le spectacle, retransmis dans les cinémas ce 26 mars, laisse perplexe quant à la version proposée. Pour mémoire, rappelons qu’il existe deux partitions en français de Don Carlos : celle que Verdi a achevée en 1866 pour les répétitions de l’ouvrage et celle qui fut donnée lors de la création le 11 mars 1867 dans laquelle plus de cinq passages avaient été supprimés, notamment la première scène de l’acte un, entre Elisabeth et les bûcherons, le duettino d'Elisabeth et Eboli qui précède « O don fatal » et une partie du grand ensemble qui conclut l’acte quatre dont Verdi a réutilisé la musique dans son Requiem. C’est apparemment pour la version de 1867 et ses coupures que le Met a opté, avec quelques emprunts à la version en quatre actes créée en italien à Milan en 1883, notamment le duo entre Philippe II et Posa au deux et la réplique pleine de nostalgie d’Elisabeth lorsque son époux lui présente son coffret à bijoux au début du quatre (en italien « Ben lo sapete, un dì promessa »). En revanche, le final de cet acte a été conservé dans son intégralité. D’autre part, on peut regretter la suppression de la scène où Elisabeth propose à Eboli de prendre sa place à la fête qui se prépare au début du trois, scène qui justifie la méprise de Don Carlos qui s’en suit. Le ballet est également passé à la trappe.  On le voit, nous avons eu droit à une sorte de Patchwork hybride alors que l’Opéra de Paris avait donné à l’automne 2017 la version de 1866 sans aucune coupure.

David MacVicar situe l’action dans son contexte original comme en témoignent les magnifiques costumes de Brigitte ReiffenstuelLe décor unique, signé Charles Edwards, est constitué de deux murs gigantesques, de forme arrondie, percé d’alvéoles qui évoquent tantôt des catacombes tantôt un théâtre en ruines. Aux premier et dernier actes un encensoir géant est suspendu aux cintres, au quatrième, il s’agit d’un imposant Christ en croix. Pas de jardins ni d’église dans cet univers sombre et inquiétant. L’exécution des députés flamands par strangulation a lieu sur le plateau et à la fin, Don Carlos est poignardé par les gardes du roi tandis que Posa, qui apparaît dans une lumière blanche l’entraîne avec lui. La direction d’acteurs dans l’ensemble reste conventionnelle, on a connu le metteur en scène écossais plus inspiré.


Don Carlos © Ken Howard / Met Opera

La distribution, inégale, n’appelle pas que des éloges. Meigui Zhang est un page charmant au timbre acidulé, le timbre caverneux de Matthew Rose fait de son moine un personnage mystérieux à souhait tandis que le Grand Inquisiteur de John Relyea impressionne dès son entrée en scène grâce sa voix imposante et son maquillage inquiétant. En revanche Jamie Barton se révèle peu crédible en princesse Eboli, son jeu outrancier frise le ridicule et son maintien n’est pas celui qu’on attend d’une femme de son rang. Les vocalises de sa chanson du voile sont laborieuses, néanmoins, l’insolence et l’ampleur de ses moyens auxquels elle donne libre cours dans « O don fatal », lui valent une ovation du public qui en a pris apparemment plein les oreilles. Depuis ses Rodrigue parisien en octobre 2019, la voix d’Etienne Dupuis a gagné en assurance et en largeur, il campe un héros exalté et  juvénile, touchant dans ses échanges avec Carlos, excessif lorsqu’il évoque la Flandre notamment face au roi qu’il domine sans peine. Dans la scène de la prison, l’élégance de son phrasé et les multiples nuances dont il parsème sa ligne de chant contribuent à faire de la mort de son personnage un moment particulièrement poignant. A la fin de la représentation le public applaudira chaleureusement cette incarnation de haute volée.

On l’a dit, face à lui le Philippe II d’Eric Owen ne fait pas le poids. Le baryton-basse américain campe un roi effacé et dépourvu d’autorité, notamment dans ses affrontements avec son épouse. Son grand air « Elle ne m’aime pas »  chanté avec une voix terne et monochrome suscite bien peu d’émotion. Ce chanteur qu’on a connu bien plus à son affaire dans d’autres répertoires trouve ici ses limites. Sonya Yoncheva qui avait conquis voici cinq ans le public parisien avec son Elisabeth juvénile et émouvante, renouvelle ici son exploit. La pureté de sa voix, la délicatesse de sa ligne de chant et la subtilité de son jeu, en font une reine proche de l’idéal. Son « Toi qui sus le néant » dans lequel elle varie avec goût les coloris est une grande réussite en dépit d’un registre grave confidentiel qu’elle a l’intelligence de ne pas appuyer. Enfin, Matthiew Polenzani est le troisième triomphateur de la soirée. Il s’empare avec fougue du rôle de Don Carlos dont il fait un héros éperdu qui capte durablement l’attention. La noblesse de son chant, le raffinement de ses nuances et son impeccable diction offrent des moments de pur bonheur. Les éclats poignants de sa révolte après la mort de Posa arracheraient des larmes aux pierres.

Au pupitre Patrick Furrer remplaçait Yannick Nézet-Seguin souffrant.   Le jeune chef suisse semble par moment submergé par une partition dont il ne trouve pas toujours la juste pulsation comme en témoignent quelques décalages durant l’acte trois. Il se révèle plus convaincant au cours des deux derniers actes, en particulier dans le final du quatre dont il exalte l’aspect grandiose.   

Le samedi 7 mai,  le Metropolitan Opera retransmettra dans les cinémas du réseau Pathé Live Turandot de Puccini avec Liudmyla Monastyrska dans le rôle-titre.

            

 

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