Il surgit tout armé (ou presque)

Don César de Bazan - Paris

Par Laurent Bury | dim 13 Mars 2016 | Imprimer

Hasard de la programmation, deux œuvres du XIXe siècle également oubliées viennent d’être redonnées à Paris à deux jours d’intervalle. Pour l’une, une brochette d’excellents chanteurs convoqués pour ranimer une partition dont on peine à croire qu’elle revienne un jour à la vie ; pour l’autre, la première œuvre ambitieuse d’un tout grand compositeur connaît une renaissance stupéfiante, alors même que les moyens réunis ne sont peut-être pas exactement ce dont on rêverait. Comment a-t-on pu ignorer aussi longtemps Don César de Bazan, où Massenet surgit à trente ans tout armé de son génie de compositeur ? Parce que c’est une œuvre « comique » ? Mais ce n’est pas la seule, comme le prouvent Panurge et même Grisélidis. Parce que la partition originale a péri dans l’incendie de la Salle Favart en 1887 ? Mais le compositeur s’est empressé de la réécrire et de la remanier, en ajoutant notamment un sublime duo pour deux voix de femmes au dernier acte. Il y avait donc urgence à entendre une partition qui, depuis près d’un siècle et demi, se réduisait à un numéro de trapèze volant pour colorature, arrangé bien après coup par Massenet d’après l’air le plus populaire de Don César, la « Sévillana » initialement conçue pour orchestre seul. Ce qu’ont permis de découvrir Les Frivolités Parisiennes, c’est finalement un ouvrage doté d’un livret fort bien troussé, dont les répliques font mouche (à moins que le texte en ait été réécrit, ce qui ne semble pas être le cas), et pour lequel le jeune compositeur sut trouver l’inspiration idoine, quitte à ne pas sonner comme ce qu’il deviendrait ensuite : le duo du deuxième acte entre Don César et Don José ressemble ainsi franchement au meilleur Offenbach. Et bien sûr, en 1888, lorsqu’il transforma sa partition, Massenet n’avait plus rien d’un débutant puisqu’il venait d’écrire Manon et Werther. Don César de Bazan aurait donc toutes ses chances sur les scènes, si les directeurs de théâtre pouvaient se permettre de bousculer un peu le public en l’arrachant à la routine.

Encore faut-il avoir toutes les forces nécessaires, car même pour son premier opéra-comique, Massenet put bénéficier en 1872 d’une équipe hors pair, qu’on allait retrouver trois ans plus tard dans une autre espagnolade, destinée à un tout autre succès : dans le rôle-titre, le baryton Jacques Bouhy, premier Escamillo ; en roi Charles II, Paul Lhéry le premier Don José, et pour le rôle travesti de Lazarille, Célestine Galli-Marié, créatrice de Carmen ! Autant dire qu’il faut à Don César des voix de tout premier plan. Le compositeur multiplie d’ailleurs les avertissements : « Bien qu’écrit en clef de sol, le rôle de Don César de Bazan spécialement écrit pour M. Bouhy, est un rôle de basse chantante ou baryton de Grand Opéra » (1872) ; « Le rôle de Don César de Bazan exige une très grande désinvolture et des qualités réelles d’excellent comédien, il devra donc être distribué au Baryton de Grand Opéra ou au 1er Baryton d’Opéra-Comique selon la nature du talent et le physique de l’artiste. Une basse chantante possédant la voix et le talent nécessaires pourra également interpréter ce rôle » (1888). Jean-Baptiste Dumora a les « qualités réelles » de comédien, et possède une voix solide mais sans doute moins ample que ne le souhaitait Massenet, et qui ne va hélas pas jusqu’aux aigus qu’appelle Don César. Il est pourtant l’élément masculin le plus satisfaisant de la distribution : scéniquement méphistophélique à souhait, Jean-Claude Sarragosse ne peut chanter que les notes graves et en est réduit à parler toute une partie du rôle de Don José, tandis que Jérôme Billy, presque systématiquement couvert par l’orchestre, ne possède ni l’une ni l’autre des deux extrémités de la tessiture du roi. Heureusement, et comme c’est souvent le cas, Les Frivolités Parisiennes ont la main beaucoup plus heureuse dans le choix de ses chanteuses : Sabine Revault d’Allonnes s’est bien enrichie dans le médium depuis son disque Massenet d’il y a cinq ans, et les oreilles sont comblées par le timbre somptueux d’Héloïse Mas.


© Michel Petit

Dirigé par Mathieu Romano, l’orchestre des Frivolités Parisiennes maîtrise désormais totalement le répertoire de l’opéra-comique français, et c’est un plaisir de l’entendre reprendre, en guise de bis, la fameuse Sévillana. Composé des lauréats de son « académie pour jeunes chanteurs-acteurs », les Paris Frivoles, le chœur de huit chanteurs sonne parfois un peu maigre ; on y reconnaît notamment Guillaume Durand, récemment héros de Yes de Maurice Yvain, et Sevag Tachdjian, également interprète du très bref rôle du Capitaine).

Quant au spectacle, on se réjouit de voir que les Frivolités Parisiennes prennent aussi au sérieux la dimension scénique de leur action : sans atteindre la réussite éblouissante qu’était Le Balcon, Damien Bigourdan parvient à nous faire adhérer à cette histoire qui mélange La Favorite et Ruy Blas, en s’appuyant sur les talents de comédien des artistes réunis. La composante macabre de ses costumes étonne un peu, mais la mobilité des décors à la Pierre-André Weitz de Mathieu Crescence contribue à l’animation d’une production qui dépouille résolument l’œuvre de tout ce que son côté opéra-comique pourrait avoir de désuet.

Prochaines représentations : Dreux le 22 avril, Reims le 29 avril, et Thaon-les-Vosges le 25 septembre

 

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