Un Don Giovanni de stupre (streaming)

Don Giovanni (streaming) - Helsinki

Par Yvan Beuvard | mer 10 Juin 2020 | Imprimer

Si la Finlande a donné de très grandes voix à la scène lyrique - de Aino Ackté à Karita Mattila, dont de nombreuses basses,  Kim Borg, Tom Krause, Marti Talvela, Matti Salminen – Helsinki apparaît encore quelque peu lointaine, peu connue ici pour ses réalisations. C’est déjà une raison suffisante pour découvrir cette production de Don Giovanni. La réalisation, inégale, ne peut laisser indifférent : elle se regarde sans déplaisir et s’écoute avec bonheur.

Le dramma giocoso a-t-il mieux mérité son appellation ? On peut en douter à l’écoute de cette lecture contemporaine, déjantée, inventive, sulfureuse et cocasse que signe Jussi Nikkilä, acteur avant de passer à la mise en scène.  Il use d’une provocation érotique où l’humour le dispute à la vulgarité : ainsi, c’est par le sexe qu’Elvire prend Don Giovanni lors de leur première confrontation…et ce n’est qu’un début. Le décor, ingénieux, fait intervenir deux niveaux, avec une tournette qui permet d’assurer la fluidité des transitions. Les costumes, allant du slip à la parure la plus recherchée, s’accordent bien aux personnages comme aux situations. La direction d’acteurs, les accessoires (smartphones etc.), relèvent bien de notre monde. Les gestiques collectives dérangent, comme les interventions des danseurs, qui font parfois sourire. Leur caractère artificiel ou redondant (air du catalogue) n’ajoute rien.

Patrick Fournillier dirige une formation qu’il connaît bien, pour en être le premier chef invité. Ses qualités sont connues. Dès les premiers accords, il impose une lecture fine, claire (la plainte des cordes) à un orchestre toujours ductile, fruité. Il trouve les couleurs appropriées à chaque scène, dans une architecture pensée et conduite avec maestria. Les tempi sont parmi les plus rapides, sans jamais compromettre les chanteurs et leur intelligibilité. Le souci du détail est remarquablement illustré par la combinaison des trois orchestres lors du bal.

Attachés à l’institution, fidèle à la tradition de la troupe, les chanteurs sont presque tous finlandais. Il faut oublier les faiblesses vocales de Donna Anna pour apprécier pleinement les qualités de ses partenaires, indéniables voire exceptionnelles. Les ensembles sont tous aboutis, équilibrés, justes de caractère. Seul (petit) regret : la scène ultime (sextuor) est coupée, ce qui prive et dérange le familier de l’ouvrage, mais satisfait une logique de conduite dramatique. On termine sur la mort de Don Giovanni, privée de commentaires. Les récitatifs ont toute la vie attendue. Le jeu dramatique de chacun est sans faiblesse.

Don Giovanni, Tuomas Pursio, et son double sont incarnés par deux magnifiques chanteurs : corps sculpturaux que valorise la mise en scène (Leporello dévoile le catalogue, tatoué sur son torse et ses bras… Don Giovanni finit totalement dépouillé, vêtu d’un simple boxer). Séducteurs nés, non seulement les hommes sont désirables, mais ils ont ici une profondeur psychologique indéniable. Tous deux excellents chanteurs et comédiens, chantant avec un égal bonheur les airs, les ensembles comme les récitatifs, dans des tempi parfois extrêmes, sans que la ligne ni l’articulation en souffrent.


© Stefan Bremer

Don Giovanni apparaît sculptural, torse nu, loup rouge, Apollon qui sniffe son rail et accueille ses proies féminines, complices, au sommet d’un escalier conduisant à une boîte branchée, lieu de toutes les transgressions. La voix est puissante, bien timbrée, d’une diction exemplaire. La justesse, parfois incertaine dans les toutes premières scènes, est vite maîtrisée. Le « Fin ch’han dal vino »  est pris dans un tempo incroyablement rapide, au point que l’on redoute que le chanteur ne puisse suivre. Tuomas Pursio réussit l’exploit de le chanter avec aisance, avec la fébrilité attendue, impatiente. Leporello est confié à Markus Suihkonen, baryton-basse attaché à Munich, où il construit une carrière prometteuse. L’émission est sonore, vaillante, jeune, et sa séduction physique n’est pas moindre que celle de son maître. Son « Al pietà » est surprenant : la modernité du rythme qu’impose Mozart autorise sa transposition en un groupe de rock animé par notre valet. Un régal, du début à la fin. Authentique mozartien avant d’élargir son répertoire de Rossini à Sibelius, (on se souvient de son Tamino avec Christophe Rousset, l’an passé) , Tuomas Katajala  nous vaut un magnifique Ottavio. La clarté de l’émission et de l’articulation, la voix longue, virile, au timbre charnu le hissent au plus haut niveau. La mise en scène le traite de façon singulière, tournant en ridicule son amour pour Donna Anna, qu’il s’agisse de son magnifique « Dalla sua pace » , ou de « Il mio tesoro », admirablement chantés, qui prennent un sens second, par le jeu érotique de sa fiancée et de ses comparses. Le malaise est délibéré. Masetto, Henri Uusitalo, est un robuste et intelligent futur marié. Moins moqué que le fiancé de Donna Anna, il est un partenaire à la hauteur de ses persécuteurs, digne, aimant, servi par une voix de qualité. Koit Soasepp, n’a pas été recruté pour son prénom. La basse estonienne, attachée à Helsinki, est un Commandeur puissant, comme on les aime.

Les figures féminines, toutes ambigües, partagent sous des formes diverses, une extraordinaire appétence sexuelle. Commençons par la moins convaincante. Très complexe, frustrée, dévergondée plus que sensuelle, aux penchants alcooliques, Donna Anna – que chante Hanna Rantala – est tout sauf cette oie blanche souvent croisée. En déshabillé résille lors de la funeste nuit, elle a manifestement vécu, comme sa voix, étranglée qui accuse la fatigue. Son italien est suspect, les aigus incertains, l'émission  ingrate. Bonne comédienne, son jeu permet d’oublier parfois ses faiblesses. Donna Elvira est Tamuna Gochashvili, jeune soprano géorgienne, au début d’une carrière prometteuse : d’indéniables qualités d’émission et de couleur. Elle excelle dans son jeu comme dans son chant, passionné, sensuel (« Ah fuggi il traditor » remarquable). Olga Heikkilä, Zerline, est apparue à Bruxelles puis Aix dans Lenz. Fraîche, mutine, délurée, naturellement duplice, c’est un régal, depuis « Batti, batti, bel Masetto », juqu’à « Vedrai carino », qui surprend par sa mise en scène (prudes s’abstenir). Peu sollicité, le chœur est valeureux.

Faute de nous y rendre, nous retrouverons volontiers Helsinki et ses productions.

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