Certains l’aiment chaud

Don Pasquale - Venise

Par Jean-Marcel Humbert | mer 18 Février 2015 | Imprimer

Le Don Pasquale du metteur en scène Italo Nunziata n’a rien du vieux barbon ridicule que l’on nous propose trop souvent. Riche propriétaire et patron d’une prospère entreprise de tissus dans les années 30, immédiatement après la grande crise économmique, il est au contraire dynamique, super-occupé, stressé, craint et respecté. Lutinant volontiers ses secrétaires, il est brusquement saisi par le désir de se ranger. La production avait été créée en 2002 au théatre Malibran de Venise, quand La Fenice s’y était réfugiée après le terrible récent incendie. Elle est reprise aujourd’hui après avoir tourné en Italie et dans quelques villes européennes. L’ensemble, au remarquable décor à transformation en trois parties de Pasquale Grossi, également auteur des costumes d’une grande élégance, est resté très attractif du fait de l’adaptation de l’agitation scénique au rythme de la musique, et aux facilités dans les changements de décor que permet la disposition tripartite.

En revanche, les passages avec projections de films ont beaucoup plus vieilli. Les vedettes comme Rudolf Valentino, Assia Noris ou Elsa Merlini, et les scènes extraites des premiers films de Vittorio de Sica et d’autres films italiens de la même époque sont évidemment particulièrement en situation, car c’est sur elles que le metteur en scène a construit sa dramaturgie : voulant faire un parallèle entre les années 1840 de la création et les années 1930 qui, selon lui, connaissent le même genre de problèmes relationnels dans la société, il s’appuie sur des films comme Gli uomini che malcalzoni, Il conte Max ou, plus encore, La Segretaria privata dont le souvenir transparaît dans l’extraordinaire pantomime jouée par la dactylo du Ier acte. Mais paradoxalement, ce sont ces moments avec projections qui gênent le plus aujourd’hui, car l’aspect relativement nouveau du procédé il y a une douzaine d’années est devenu maintenant lassant à force de répétitivité ; et surtout, sous couvert de rappeler le contexte de l’époque et son fascisme paternaliste, il détourne par trop l’attention de l’historiette elle-même, qui devient ainsi totalement anecdotique.

© Fondazione Teatro La Fenice / Photo Michele Crosera

Deux barytons se partagent un triomphe. Tout d’abord Roberto Scandiuzzi, pour qui le rôle semble avoir été écrit, tant il s’adapte avec bonheur à la mise en scène. L’autorité est naturelle, le personnage – dans la force de l’âge – est caractérisé par une grande sobriété de jeu ; jamais ridicule ni vulgaire, tout au plus pitoyable, il subit avec dignité et fatalisme le conflit de génération engagé par Malatesta et mené par Norina et Ernesto. La voix est somptueuse, y compris dans l’extrême grave du rôle, et avec tous ces atouts, Don Pasquale reste bien le premier rôle de l’opéra, contrairement à d’autres productions où c’est Norina qui a tendance à prendre cette place. Ensuite Davide Luciano, jeune baryton plus que prometteur, dont la belle voix se marie parfaitement à celle de Roberto Scandiuzzi dans de savoureux duos, et qui donne au personnage ambigu du docteur Malatesta une présence et une caractérisation extrêmement séduisantes. La Norina de Barbara Bargnesi est tout à fait piquante, malgré un jeu parfois un peu stéréotypé. Elle parvient à se jouer des pièges de la partition, mais sans en faire éclater tout le brio. Enfin, mieux vaut oublier l’Ernesto d’Alessandro Scotto Di Luzio, aux sanglots dans la glotte et aux aigus hasardeux : distribué ici à contre-sens, il risque d’y perdre une voix trop malmenée et sollicitée, alors qu’elle aurait pu s’épanouir doucement dans un autre type de répertoire.

Le jeune chef israélien Omer Meir Wellber montre une fois de plus les défauts de ses qualités : une battue rapide et dynamique bien en situation, mais souvent anarchique et inattendue, qui surprend régulièrement les interprètes et amène des décalages entre la fosse et le plateau, mais en même temps permet de jouir des très belles sonorités d’un orchestre au demeurant réduit. Les chœurs, bien que très impliqués du point de vue scénique, paraissent en-deçà de la qualité musicale de l’ensemble.

 

 

 

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