Anne Sofie Von Otter met le feu à Verbier

Douce France - Verbier

Par Carine Seron | sam 19 Juillet 2014 | Imprimer

Il peut sembler redondant de parler une fois de plus de « Douce France », Forum Opéra ayant déjà publié les recensions du récital et de l’enregistrement. Cependant, en plus des accords et désaccords, il reste beaucoup à dire et parfois à rappeler, tant le talent d’Anne Sofie Von Otter semble sans limite. Peu importe le répertoire qu’elle aborde, le support qu’elle choisit : son phrasé raffiné, l’intelligence et l’élégance de son interprétation étrangère à tout épanchement sentimentaliste qui ne serait qu’un prétexte à la démonstration vocale, son timbre de velours, la rondeur de sa voix au vibrato naturel, le soin inventif qu’elle porte à chaque mot et à chaque son, et l’excellence de sa diction transforment chacune de ses prestations, ou presque, en un moment inoubliable dont on se sent le témoin privilégié - et ce fut encore le cas ce soir. Elle est par ailleurs l’une des très rares artistes lyriques à pouvoir passer avec aisance du classique au populaire, sans renoncer ni à ses qualités vocales et musicales ni au respect scrupuleux des différentes esthétiques (les tentatives de Natalie Dessay ou Renée Fleming (Dark Hope) sont à cet égard beaucoup moins heureuses).

Le récital commence très sagement par la partie identifiée comme « classique », mais éminemment populaire dans son essence et dans les textes, avec trois pages un peu fades de Gabriel Fauré qui permettent à la mezzo de s’installer. Arrive « L’Heure exquise » d’Hahn, instant de pure extase et de douce quiétude avec des piani et des glissandi qui étreignent le cœur. Le bucolique « Quand je fus pris au pavillon » déborde de dynamisme et d’une légèreté totalement assumée, qui emportent le corps de la chanteuse. Les Banalités de Poulenc sont d’inégale qualité, avec une « Chanson d’Orkenise » qui manque de continuité, un « Hôtel » qui aurait pu être davantage lancinant (retenons toutefois le vers « J’allume au feu du jour », sublime) et l’intense « Sanglots » qui pâtit de la perte d’homogénéité de la voix, entre les registres grave (plat et engorgé) et médium. Dans « Vogue la galère » de Saint-Saëns, l’harmonium originellement prévu est remplacé par l’accordéon, joué par Stian Carstensen, qui peine à trouver sa place au sein du trio et est en décalage, à la fin du morceau, avec la partie de piano, tenue par le complice de longue date de Von Otter, Bengt Forsberg.

Le récital est interrompu à trois reprises par de brèves pièces pour piano, de Fauré, Chabrier et Charles Valentin Alkan. « L’Idylle » de Chabrier, dont raffolait Poulenc, est construit sur un seul thème, facile et entêtant, répété et varié, comme échappé d’une boîte à musique, et la lecture qu'en livre Forsberg est passionnante par la mise en relief de la polyphonie.

La seconde partie amène un changement de décor et de style radical : les microphones ont envahi la scène, la cantatrice a abandonné sa délicate robe rose taille empire pour un blazer à paillettes sur pantalon noir et se métamorphose en leader d’un jazz band aux accents musette – la Douce France ne sera pas nostalgique mais pleine de vie... Les morceaux lents (Les Feuilles mortes, Göttingen, Le Facteur) sont mezza-voce : la mezzo se laisse chanter, habitée par la vibe, le timbre se recouvre d’un très léger souffle et l’émotion affleure. Les partitions plus rapides, qui exigent davantage d’entrain et de puissance, souffrent du manque d’homogénéité de la tessiture, précédemment évoqué. Ainsi la fin du refrain de Padam Padam contraint la chanteuse à recourir à un placement vocal essentiellement lyrique et à abandonner l'espace d'un instant sa sublime voix feutrée, ce qui grève la cohésion musicale. Gustav Lundgren et Stian Carstensen parsèment ce programme de quelques improvisations à base de swing, de polka et de « Django Rheinhardt », qui déclenchent l’enthousiasme, dans la salle et sur la scène. Leur complicité évidente et l’humour désopilant de l’accordéoniste, qui « s’accompagne » par le chant et le scat alla Argerich, finissent de conquérir le public, en liesse au moment du Boum de Charles Trenet, véritable feu d’artifice. Les trois « bis » (dont l’inévitable Vie en rose et Parlez-moi d’amour de Jean Lenoir) et la sortie des artistes en musique et en file indienne, parties intégrantes du « spectacle », sont ponctués par des applaudissements nourris et des sifflets chaleureux qui disent merci...

 

 

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