Un Chénier élégant et racé

Andrea Chénier

Par Christian Peter | mer 21 Septembre 2016 | Imprimer

En janvier 2015, trente ans après les représentations qui réunissaient autour de Placido Domingo, Anna Tomowa-Sintow et Giorgio Zancanaro,  Andrea Chénier revenait sur la scène du Royal Opera House. Opéra de ténor par excellence, la partition offre au rôle-titre pas moins de quatre airs aux affects contrastés et deux duos passionnés. L’ouvrage ne pouvait manquer d’intéresser Jonas Kaufmann qui ajoutait là son nom à la liste prestigieuse des interprètes du poète au destin tragique. Citons, parmi ceux qui en ont laissé un témoignage discographique, Gigli, Del Monaco, Corelli, Di Stefano, Carreras, Pavarotti, Domingo, Cura...

Disons-le d’emblée, le Chénier de Jonas Kaufmann constitue l’une de ses meilleures incarnations dans le répertoire italien. Irrésistible en beau ténébreux qui porte avec élégance les costumes dix-huitième, son Chénier pourrait être un lointain cousin de Werther, emporté dans la tourmente révolutionnaire. Dès son premier air « Un dì all’azzuro spazio », le ténor allemand captive l’attention. La ligne de chant, toujours soignée, ne sombre jamais dans les excès « véristes » qu’on entend parfois dans cette page, ce qui n’empêche nullement le chanteur d’exprimer sa révolte avec une ardeur virile et une véhémence que l’on retrouve dans l’air du troisième acte « Si fui soldato ».  Il s’autorise également, sans en abuser, quelques demi-teintes du plus bel effet notamment dans les pages intimistes. Son « Come un bel dì di maggio » tout empreint de mélancolie est un modèle de chant stylé et classieux. Cette prise de rôle réussie laisse augurer du meilleur pour le concert du 26 mars 2017 au Théâtre des Champs-Élysées au cours duquel Jonas Kaufmann fera entendre son Chénier aux Parisiens.

A ses côtés Eva-Maria Westbroek campe une Maddalena sensible et touchante. La cantatrice dispose d’une ampleur vocale qui lui permet d’affronter sans difficulté les aigus puissants que réclame la deuxième partie de la célèbre « Mamma morta » qu’elle chante avec une ferveur convaincante. Si l’on a pu entendre dans ce rôle des voix plus dramatiques, le timbre clair, nimbé de lumière, de la soprano néerlandaise dans le duo final est du plus bel effet.

Željko Lučić ne démérite pas en Carlo Gérard même si son interprétation, dans l’ensemble convenue est sans grand relief. Que l’on écoute pour s’en convaincre ce que fait de ce personnage Piero Cappuccilli dans le DVD capté à Vienne en 1981. Reconnaissons ce pendant que les moyens vocaux du baryton serbe sont conséquents, ce qui est déjà beaucoup, et que son « Nemico della patria » ne manque pas d’allure.

La Bersi de Denyce Graves en revanche, n’est pas dépourvue de relief. Sa présence scénique d’une sensualité débordante, sa plastique impeccable et les couleurs chaudes de son timbre de mezzo-soprano lui permettent de ne pas passer inaperçue dans ce rôle quelque peu sacrifié. Les nombreux personnages secondaires n’appellent aucun reproche particulier, citons la Comtesse de Coigny haute en couleurs de Rosalind Plowright,  l’impeccable Incroyable de Carlo Bosi, spécialiste des seconds rôles de caractère, et la poignante Madelon d’Elena Zilio.

Sans surprise, David McVicar situe l’action dans son époque. Il paraît difficile de faire autrement avec un ouvrage si profondément ancré dans son contexte historique, où les références à la Révolution abondent dans le livret et même dans la musique qui fait entendre quelques mesures de « Ah ! Ça ira », la Carmagnole et même la Marseillaise. Sobre, la direction d’acteurs est d’une grande lisibilité à défaut d’être originale.

Les costumes élégants de Jenny Tiramani s’harmonisent avec les décors somptueux de Robert Jones qui éblouissent à chaque lever de rideau : au premier acte un immense salon aux teintes chaudes, richement meublé, au deux le café Hottot aux parois bleutées, qui s’ouvre sur une rue animée, au trois un tribunal tout en bois peuplé d’une foule bigarrée et enfin au quatre une prison obscure, faiblement éclairée par la lueur de l’aube. 

Au pupitre, Antonio Pappano adopte des tempi retenus. Sa direction fouillée est précise mais lisse, elle gomme les aspérités de l’ouvrage comme en témoigne toute la fin du trois. Notons enfin que dans le DVD, la prise de son met en valeur l’orchestre au détriment des voix qui sont parfois couvertes. 

 

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