De quoi se plaint-on ?

Rigoletto

Par Laurent Bury | mar 26 Mars 2013 | Imprimer
 
Des Rigoletto, il existe déjà beaucoup en DVD. Des Rigoletto avec Leo Nucci, il y en avait déjà deux, captés l’un à Vérone en 2001 (avec Aquiles Machado et Inva Mula dirigés par Marcello Viotti), l’autre à Zurich en 2006 (avec Piotr Beczala et Elena Mosuc, dirigés par Nello Santi). Des Rigoletto traditionnels, on en avait déjà beaucoup, des lourdingues (Ponnelle en studio avec Pavarotti) ou des passe-partout (John Dexter au Met avec Domingo). Des Rigoletto modernisés, on en comptait presque davantage, depuis la fameuse version mafia voulue par Jonathan Miller jusqu’au cauchemar surréaliste de Nikolaus Lehnhoff. Alors pourquoi s’emballer pour celui-ci ?
Au premier abord, cette production n’a rien d’exceptionnel, et si l’Opéra de Paris n’avait pas déjà son Rigoletto dû à feu Jérôme Savary, Nicolas Joël aurait pu jeter son dévolu sur ce spectacle qui ne date pas d’hier. Il avait en effet été conçu pour Parme dès 1987 par le décorateur devenu metteur en scène Pierluigi Samaritani (1942-1994), mais revint vingt ans après remonté et révisé par Stefano Vizioli. Autrement dit, les décors monumentaux et les costumes somptueux ont été conservés, et l’œil s’en réjouit, mais le jeu scénique a été repensé, comme le signalait notre collègue Brigitte Cormier dans son compte rendu de ce spectacle. On ne trouvera là absolument rien de révolutionnaire, mais il s’agit d’une de ces productions qui ont avant tout vocation à charmer les néophytes, et sur ce plan, ils seront comblés. Rien de choquant, malgré la (très brève) nudité frontale d’une figurante au premier acte, pour évoquer le climat de débauche de la cour de Mantoue. Après cette salle occupée par un massif trône-lit dominé par une copie dorée du Faune Barberini, le contraste avec la simplicité de la maison du bouffon (intérieur et extérieur) en apparaissant avec d’autant plus d’évidence. Le décor du troisième acte est un peu plus pesant, même s’il suit à la lettre les didascalies de Hugo pour Le Roi s’amuse. Les éclairages sont bien réglés, les mouvements sont fluides, tout s’enchaîne sans heurts. Du Zeffirelli digeste, en somme.
Mais surtout, il y a la distribution. Les seconds rôles remplissent bien leur contrat, et Katarina Nikolic (délicieuse Laura dans la Luisa Miller de cette intégrale « Tutto Verdi ») est une Giovanna rouée. Marco Spotti est un Sparafucile aux graves inépuisables et au physique impressionnant, mais on pourrait reprocher à la Maddalena de Stefanie Irányi une tendance à se réfugier dans le parlé, qui ne déséquilibre pourtant pas le quatuor. Francesco Demuro n’a pas que des admirateurs, et il est vrai que l’extrême aigu se décolore un peu, mais il campe ici un Duc juste assez détestable, dupe de ses propres aspirations romantiques mais avant tout jouisseur impénitent. Le timbre est chaud, le physique est celui du personnage, et s’il n’a pas ces accents fiévreux auxquels d’autres nous ont habitués, cela prouve peut-être qu’on peut tout simplement s’en passer. D’ailleurs, quel beau duo il compose avec une Gilda idéale, Nino Machaidze dans l’un des ses meilleurs rôles. Clarté de la voix mais richesse du timbre, précision impeccable des vocalises, ce qu’on peut rêver de mieux pour la fille de Rigoletto. Et quel père pour cette héroïne ! Leo Nucci rend à merveille le mélange de méchanceté, de bêtise superstitieuse et de détresse paternelle qui caractérise le bouffon, et sa voix répond à chacune de ses intentions. Si l’on ajoute que Massimo Zanetti dirige l’orchestre et les chœurs du Teatro Regio avec toute l’énergie souhaitable, imposant un rythme d’enfer à certains passages, comme le trio du dernier acte, on comprendra que ce Rigoletto a beaucoup d’arguments à faire valoir.
 
 

 

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