Mais à quoi ça sert ?

Die Schöpfung

Par Laurent Bury | lun 04 Février 2019 | Imprimer

Faut-il vraiment croire que le cerveau humain en est arrivé au point où il ne peut plus se passer d’images toutes faites lorsqu’il écoute de la musique, surtout si celle-ci se veut narrative ? Est-il impossible de rester assis une heure et demie dans une salle, les oreilles comblées, sans que les yeux soient rassasiés de force ? La musique de Haydn et le texte de Van Swieten ne suffisent-ils pas à nous raconter la Création du monde, pour qu’il faille les assortir d’un spectacle mis en scène ? Demandons-le pour la énième fois : à l’heure où les opéras en version de concert pullulent et s’avèrent souvent plus satisfaisantes que bien des productions scéniques, faut-il monter les oratorios comme des opéras ? Si quelques titres s’y prêtent – et encore, à condition d’être transfigurés par des esprits particulièrement inspirés – combien d’œuvres restent rétives à ce traitement ? Die Schöpfung, plus que tout autre, aurait dû être épargné par cette mode qui ne date pas d’hier, il est vrai (en 1903, trente ans après sa création en concert, Marie-Magdeleine de Massenet connut une version scénique à Nice). Plus que tout autre parce que, à part Adam et Eve qui apparaissent au sixième jour, tout le début de l’œuvre évoque, relaté par des anges, comment Dieu a fait apparaître le monde. Bon courage à qui se chargerait de nous montrer la chose en question ! Apparemment, il en faudrait plus pour dissuader l’équipe de la Fura dels Baus, qui s’est attaquée à l’entreprise avec ses moyens habituels. Sauf que leur spectaculaire ordinaire se révèle forcément dérisoire pour nous faire voir la naissance du cosmos. Des ballons qui s’envolent ou retombent, une grosse machinerie qui permet de suspendre les chanteurs au-dessus du plateau, et surtout des vidéos, énormément de vidéos, constamment des vidéos projetées sur la scène, sur les solistes et sur le chœur. (Et le gigantesque visage de Gerard Mortier au moment où le Seigneur contemple son œuvre, c’est parce qu’il fut en quelque sorte le démiurge qui lança la Fura dels Baus sur les scènes lyriques ?). Enfin, comme ajouter des images au texte mis en musique par Haydn n’est pas assez, lesdistes vidéos incluent aussi du texte – en anglais, on se demande bien pourquoi –, un texte aussi abstrait que les images matérialisent l’ineffable : « A road in time and space », « Possibilities shape the architecture of the universe » et ainsi de suite. C’est tantôt d’une naïveté désarmante, tantôt d’une prétention absconse. Et c’est surtout parfaitement inutile.

Du coup, on se rabat sur la musique, que Laurence Equilbey dirige un peu vite, parfois comme s’il s’agissait d’un singspiel plus que d’un discours inspiré par le Genèse. Sans tomber dans les pesanteurs Karl-Böhmiennes ou Karajanesques, il devrait être possible de conférer à tout cela un peu plus de grandeur métaphysique… Visage souillé et vêtements plus ou moins dépenaillés, les membres du chœur accentus sont apparemment grimés en rescapés d’une catastrophe (naturelle ? nucléaire ?) ; munis de tablettes lumineuses, ils tournent en rond autour des solistes ou se déploient en rang d’oignon. Heureusement, leurs voix sont plus claires et plus justes que tout le salmigondis visuels dans lequel elles s’inscrivent.

Les trois malheureux solistes se voient sommés de chanter dans toutes sortes de situations qu’on devine peu confortables : en ange Gabriel, l’exquise Mari Eriksmoen porte la tenue de la Loïe Fuller, mais comme une chanteuse a autre chose à faire de sa musculature que de soulever les bras pour agiter les longues tiges où son fixés ses longs voiles, la danse serpentine se réduit à des gestes fort limités qui agitent mollement ses encombrantes ailes ; excellent Papageno par ailleurs, mais beaucoup plus baryton que basse, ce qui le pénalise dans de nombreuses pages de la partition, Daniel Schmutzhard en Raphaël passe un certain à temps à barboter dans un bassin de plexiglas, avant de s’y immerger à nouveau en Adam, rejoint par Eve ; à peine mieux loti, dans la nacelle élévatrice où il passe toute le début du spectacle, Martin Mitterutzner est un Uriel gracieux, à la voix agile mais peut-être trop légère. Immortalisant le premier spectacle donné à l'auditorium de la Seine Musicale, voilà un DVD qui ne ravira que les fans de la Fura dels Baus, et qui n’ajoute strictement rien à la discographie de l’œuvre.

 

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