Donizetti trahi, chez lui !

Don Gregorio

Par Yonel Buldrini | sam 27 Décembre 2008 | Imprimer
 
Don Gregorio par rapport à L’Ajo nell’imbarazzo.
Le mois de février 1824 devait voir l’heureuse création de L’Ajo nell’imbarazzo qui recueillit un succès décidant de sa circulation à travers le pays et même en des rivages ou contrées insoupçonnés : Vienne (1827), Dresde et Barcelone (1828), Rio de Janeiro (1829), mais également Lisbonne (1837), Nice (1840), Berlin (1841), Corfou (1842), Copenhague (1844), Constantinople (1844), Londres (1846)…
Lorsqu’en 1826 Donizetti décida d’adapter son opéra bouffe pour le Teatro Nuovo de Naples, il procéda à bien des modifications. Les récitatifs au clavecin furent remplacés par des dialogues, le texte de Don Gregorio fut réécrit en dialecte napolitain et plusieurs morceaux furent substitués par d’autres, voire carrément recomposés. Pencher pour l’une ou l’autre version est difficile, les deux comportant chacune des particularités intéressantes. Du reste, les précédentes reprises de l’œuvre intégraient déjà des morceaux de la version napolitaine de Don Gregorio, comme le savoureux duo dans lequel le précepteur doit subir la récitation d’une leçon de latin que son jeune élève écervelé s’est mis en tête de faire sur le champ. L’initiative bergamasque de reprendre la véritable version Don Gregorio était donc intéressante.
  
L’exécution musicale.
Les premiers accords de l’ouverture, nerveux, précipités font craindre le pire : va-t-on une fois encore « tirer » Donizetti le tendre, le « sucré », vers le sec, le pétillant, Rossini ? Oui et non ! le premier motif en notes rebattues, à la Rossini, certes, mais avec cette souplesse, cet attendrissement bien donizettiens est pris modérément. La suite de l’ouverture est malheureusement un peu précipitée, avec cette tendance moderne d’attaquer le crescendo si vite qu’il ne « cresce » : ne croît plus ! Heureusement, la stretta finale de l’introduction, délicieuse valse à la Donizetti, n’est pas brusquée. Le chef d’orchestre Stefano Montanari mènera ainsi son monde, durant toute la représentation, avec une souplesse et une chaleur entachées parfois de brusques et malvenus coups « d’accélérateur », pour citer un illustre collègue, également enfant de Bergame, le Maestro Gavazzeni.
Paolo Bordogna, en précepteur bien ennuyé, doit affronter une rude concurrence avec d’illustres prédécesseurs, en ces lieux-mêmes : Enzo Dara, lors de la reprise de 1985, et l’ineffable Renato Capecchi, choisi avec bonheur par le Teatro Donizetti qui faisait revivre l’œuvre en 1959. L’interprète maîtrise le dialecte napolitain, facilement mal prononcé par un Italien d’une autre région, comme le prouvent les célèbres mélodies. Cet avantage important posé, il faut souligner son aisance vocale et scénique, servant heureusement un timbre un peu neutre, aux graves pâles mais que rehaussent, si l’on peut dire, des aigus assurés et brillants.
Giorgio Valerio est un marquis Don Giulio honorable mais de peu de prestance vocale : un timbre peu sombre, comme voilé et des aigus vacillant parfois. Son grand duo avec le précepteur donne le frisson donizettien, c’est dire leur efficacité, avec un chef conduisant sans trop de rapidité le charmant et irrésistible tissu orchestral qui le débute.
Les fils du marquis se différencient par leur timbre de ténor : Giorgio Trucco frôle quelque difficulté lorsqu’il doit chanter en force mais il possède un joli timbre à la fraîcheur certaine. Livio Scarpellini, de sa voix plus légère, remplit efficacement le rôle plus en retrait du fils cadet, comportant le savoureux duo avec le précepteur, dans lequel il ânonne, dans un entêtement bien puéril : « Les cas du latin sont au nombre de six » et Don Gregorio d’ajouter la réplique, magnifique de recul auto-dérisoire : « senza il caso mio » (sans mon cas à moi !).
Elizaveta Martirosyan prête son timbre frais à l’espiègle, mais sachant ce qu’elle veut, Gilda, et assume les vocalises dont Donizetti fleurit joliment sa partie. On apprécie ses aigus en force, droits, impeccables et impressionnants même. Seules les sonorités acidulées, propres aux voix asiatiques, la rendent inférieure à ses deux concurrentes, la chaleureuse Dora Gatta (en 1959) et la virtuose accomplie Luciana Serra (en 1985). Leonarda, la domestique âgée qui se donne des airs, est une efficace Alessandra Fratelli, au timbre « voilé » idéal pour ce rôle de composition. Il comporte en effet un savoureux « duo-crêpage de chignon », dans lequel Donizetti intègre au chant, les accès de toux nerveuse accablant Leonarda, enrageant à la constatation de l’audace de Madama Gilda.
Luca Ludovici, en Simone, discret serviteur du marquis, compléte bien la distribution, tandis que les chœurs du « Bergamo Musica Festival Gaetano Donizetti » assument leurs interventions avec une appréciable précision. L’orchestre, à la même moderne appellation, ne démérite pas par rapport à l’époque où on le nommait plus joliment « Orchestra del Teatro Donizetti di Bergamo », et sait nous enchanter en rendant les fines et suaves interventions d’instruments particuliers voulues par l’écriture donizettienne.
  
La mise en scène.
Du point de vue visuel, les choses se gâtent nettement, irrémédiablement. Comment le Teatro Donizetti de Bergame, gardien d’une certaine tradition donizettienne, allant jusqu’à reproduire les décors originaux des créations, a pu emprunter au Festival de Wexford une aussi affligeante production, inepte par dessus le marché ?
On commence sans le plaisir de voir l’émouvante ouverture à l’italienne du lourd rideau rouge sombre, rehaussé de passementerie vieil or, du Teatro Donizetti. On découvre ainsi la scène avant la fin de l’ouverture pour entrevoir une mini-pantomime vague et inutile de domestiques s’agitant en tous sens. De la vaste salle du théâtre, l’on avait au moins aperçu auparavant, une vision d’ensemble des loges, au moment magique où les lumières s’éteignent, laissant seules éclairées les loges tendues de vieux rose, dans un effet inattendu et véritablement charmant. De même, au point culminant du Finale I, on nous refuse l’impressionnante fermeture du rideau : les acteurs figés dans l’ultime gag inutile, on éteint les lumières.
Les costumes évoquent vaguement les années 30 …se précisant au moins plus nettement lorsque Don Gregorio met en marche la radio (!), tombant sur un discours de Benito Mussolini ! …qu’il ne semble pas apprécier, puisqu’il cherche une autre station et trouve enfin la diffusion de la mélodie bien connue Santa Lucia par Enrico Caruso, lui procurant un plaisir certain. L’action de l’opéra est placée à l’époque où il a été composé, la date est clairement donnée dans un dialogue, or si l’on a cru bon de l’actualiser, pourquoi l’arrêter aux années 30 ? L’histoire n’en prend pas plus d’ampleur et se trouve même freinée dans son bondissement bouffon et ses attendrissements dignes d’un opéra semiserio. Quant au spectateur, il se trouve un peu perdu dans ce mini-dépaysement d’une époque entachée d’amertume et d’inquiétude, et éprouve du mal à suivre cette farce grotesque qu’on lui impose : tout est là en effet.
 
Appuyer, forcer et faire tomber dans le grotesque une délicate comédie est chose courante aujourd’hui. On a cru bon d’y ajouter une suite d’inepties déplacées. Quelques exemples : l’austère marquis, aux principes inflexibles mais réellement préoccupé par son fils en proie au vague à l’âme, interroge Don Gregorio dans un duo à la fois comique et touchant, lui demandant d’être sincère et direct. On découvre ici un marquis maniéré à force d’être « coincé » dans sa croyance exagérée, et qui finit par sortir un fouet (?) et puis un second pour Don Gregorio, car il s’agit de s’agenouiller sur un prie-Dieu afin de s’auto-flageller ! Ah, les inutiles et même pas comiques Signes de la Croix ostensibles ne manqueront certes pas au long de cette lamentable mise en scène…
A une époque où précisément l’on « gomme » les tableaux avec leurs changements de décors, on en ajoute ici ! Et un domestique dit à haute voix la didascalie inventée, alors que le livret original enchaîne habilement les situations avec un seul décor par acte. Après ce duo, Don Gregorio se retrouve donc chez lui, et le marquis ne voulant pas entendre parler de femme pour ses fils, Don Gregorio se dit qu’il doit y remédier et voilà qu’il tire de son armoire puis revêt un exubérant déshabillé rose tendre à plumes (choisi pour la photo de couverture de l’album dvd). Précisons que cette réflexion a parte de Don Gregorio fait partie des ajouts au texte car le malheureux livret s’est vu également révisé, nous y reviendrons. Il faut d’abord analyser la surcharge de travestissements dont aucun n’est nécessaire, sinon pour tirer la comédie vers la farce grotesque. Ainsi, l’austère marquis éprouve le besoin de se dissimuler sous une robe de chambre emplumée et d’un rose flamboyant… qu’il conserve, une fois le travestisssement devenu inutile, durant l’ensemble concertant dramatique qui s’ensuit, ce qui contribue à démolir l’effet saisissant de ce passage. Il y a en effet un contraste impensable et impossible entre le personnage ridiculement déguisé, et un bon mais austère marquis, intransigeant, et dont la morgue de noble est toujours prête à ressugir. De même, lorqu’il est question pour le pauvre Don Gregorio d’aller en cachette chercher le bébé que le fils du marquis a eu avec une voisine, il se déguise en femme de chambre ! Certes, le personnage n’est pas aussi austère que celui du marquis, son côté humain, de « brave homme » s’entrevoit de manière évidente, comme son bon sens, et un certain ridicule dans l’affectation du précepteur, mais précisément —et c’ est cela que les metteurs en scène ne parviennent pas à comprendre— le ridicule affleure tout naturellement du personnage qui, pour être crédible a besoin de conserver une certaine dignité. Parallèlement, un Don Basilio doit demeurer impressionnant dans sa condition de vieux prêtre arrangeur de mariage et à l’honnêteté vacillante, un Baron Scarpia doit demeurer élégant dans l’ignoble personnage qu’il est : montrer le premier grotesque et le second simplement laid ne sert pas l’histoire, ne la fait pas mieux fonctionner
Chose plus grave, Don Gregorio demeure en femme de chambre durant l’ensemble concertant évoqué et qui propose la confrontation de caractères différents, d’enjeux importants et on ne peut plus sérieux : l’inflexible marquis finira-t-il par accepter le mariage secret de son fils, l’épouse de ce dernier et… leur fils !  La musique de cet ensemble n’est plus celle d’un opéra-bouffe, mais ces lourds travestissements persistants détruisent l’effet théâtral. Ce n’est pas fini.
Durant le Finale, précisément, et pour achever la mascarade, tous les hommes revêtent un déshabillé provocant et criard, et lors de l’apothéose vocale de l’aria finale de Gilda, debout sur le bureau (!) de Don Giulio pour bien appuyer ses dires sur la supériorité des artifices féminins, on lui retire sa robe et elle apparaît dans un accoutrement pseudo masculin en veste mais avec un caleçon ultracourt remplaçant le pantalon. Il faut signaler au passage que lors de son air où elle détaille à Don Gregorio les artifices féminins, au lieu de se contenter de leur finesse, on la déshabillait peu à peu et l’on en révélait d’autres… plus palpables, la minceur de sa Madama Gilda étant heureuse pour le metteur en scène. (On aura droit également à voir l’honnête demoiselle, sincèrement amoureuse du fils du marquis, assise sur les genoux de Don Gregorio, ce dernier se laissant aller un peu plus tard, à faire glisser sa main consolatrice, du dos à l’arrière-train de Madama Gilda, au grand dam du jeune marquis). Pour en terminer avec la volonté de travestissement à outrance, on voit Pipetto, le plus jeune fils du marquis, pourtant sorti avant le Finale, revenir également en déshabillé, expressément pour les saluts !  On constate avec consternation que ces effets ne donnent même pas dans le burlesque, au sens de « comique extravagant » mais sont d’un saugrenu et d’un déplacé finis.
 
Nous avions dit que nous reviendrions sur le texte, on ne ne peut en effet passer sous silence la soi-disant « adaptation » des dialogues, tout à fait inutile.
Pourquoi forcer ainsi le texte en remplaçant certains termes par d’autres, plus « actuels », c’est-à-dire plus percutants, alors que le texte original est déjà empreint de l’humour particulier à l’état d‘esprit napolitain, fidèlement reflété par son dialecte si coloré d’une jovialité bonhomme, d’un bon sens toujours prêt à l’ironie. Le livret, plein d’esprit, n’a pas besoin de mots plus violents appartenant à un registre grossier : pourquoi par exemple remplacer dans la bouche du précepteur à l’égard du marquis, le terme déjà fort d’ « orso » (ours), par « cornuto » (cornu, voire cocu !) ?  Le marquis est un personnage important, qui va s’entretenir avec un ministre, comme il le dit, et si sa morgue et son inflexibilité exaspèrent Don Gregorio, ce dernier ne se départit jamais d’un respect dicté par l’époque, par leur condition respective, et surtout par l’estime mutuelle, Don Giulio lui déclarant au début qu’il est le meilleur ami qu’il ait jamais eu. Autre trait d‘humour bien trouvé, la répartie de Don Gregorio, tiraillé par des amants espiègles tentant de le rallier à leur cause et qui ne cesseent de le supplier sincèrement mais avec une pointe de malice, en enchaînant alternativement, mais copieusement, des « Don Gregorio ??!!… » de plus en plus implorants, eh bien, il a cette réplique pleine d’esprit : « Ah ! je me « dé-grégoriserais » volontiers ! ».
Pippetto, quant à lui, en tant que fils cadet et bênet n’est-il pas suffisamment risible lorsqu’il se décrit à la vieille domestique ridicule dont il se croit amoureux, tel un « veau paisible » ? !  N’oublions pas ces curieux emprunts au français, fort savoureusement prononcés à la napolitaine, comme ce « In desabillè », (prononcer : « déshabi-l-l-è » !).
 
Une fois encore, on n’a pas su servir le Comique, qui doit toujours reposer sur une dignité des personnages devant conserver un minimum de prestance, même lorsqu’il sont méchants ou ridicules, et on tombe dans le grotesque. Cette description de l’embarras du précepteur est, comme l’on dit en italien, une « pagliacciata », une « buffonata », c’est-à-dire une piètre pitrerie, une bouffonnerie sans intérêt.
Reste l’interprétation, honnête, et bien sûr la musique du Maître des lieux, spirituelle, sympathique en trouvailles, distancée et chaleureuse, romantique et souriante, discrètement allusive… Heureusement, un dvd peut s’écouter… seulement.
Yonel Buldrini

 

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