Elégant n'importe quoi

Il Prigionier superbo / La Serva padrona

Par Laurent Bury | mar 11 Décembre 2012 | Imprimer
 
Faire représenter un opéra par des marionnettes n’est pas en soi une idée à proscrire, et elle connaît parfois des résultats heureux, comme récemment le Caligula de Pagliardi. Pour Il Prigionier superbo, deuxième « dramma in musica » de Pergolèse, après Salustia et avant Adriano in Siria, un choix ambigu a été fait par le festival de Jesi : il y a bien ici des marionnettes, en tenue du XVIIIe siècle, de taille presque humaine (il faut pour chacune deux manipulateurs en noir, un peu comme pour le Bunraku japonais). Mais au lieu de rester immobiles, sobrement vêtus, sur les côtés pour y chanter leurs parties, les solistes vocaux arborent d’assez extravagantes coiffures et tenues de soirée et parcourent allègrement la scène, côtoyant les marionnettes. Si celles-ci portent des costumes correspondant à leur rôle (le prisonnier est en chemise, un boulet aux pieds, les personnages masculins portent des habits à la française et les deux héroïnes des robes à panier), il n’en va pas du tout de même des chanteurs : seul homme de la distribution, le ténor qui interprète Sostrate arbore un queue-de-pie framboise et se déplace en fauteuil roulant, tandis que ses consœurs portent toute la robe ou la jupe sans que rien dans leur tenue n’indique qu’elles chantent un rôle viril. Il en résulte une certaine confusion, sans doute délibérée, avec un discret substrat lesbien, quand on se courtise entre dames. Et la mise en scène de Henning Brockhaus n’arrange rien, quand elle ne ridiculise pas l’œuvre purement et simplement. Dans ce décor de terrain vague, tout ce beau monde arpente la scène sans avoir grand-chose à faire ; on boit du champagne, on manie la pelle ou la brouette, on se cache dans de vieux cartons ou dans des vieux bidons, comme Nell et Nagg dans Fin de partie, on joue avec les gravats ou avec des grands morceaux de tissus opportunément tombés des cintres. Ce n’est pas laid, c’est juste n’importe quoi.
Et pourtant, la musique de Pergolèse, sans toujours planer sur les sommets, inclut des passages authentiquement inspirés, des airs qui émeuvent par-delà leur soumission aux formules imposées, et notamment au dernier acte un trio assez développé, et un long duo où le frottement des voix préfigure le Stabat Mater. En Metalce, roi des Goths (d’où peut-être son accoutrement de punkette « gothique »), Marina De Liso éclate littéralement. Elle prend un visible plaisir à ce rôle de méchant, et se déchaîne en particulier pour le dernier air de l’opéra, « Trema il cor », où la carapace du héros se fissure. Dans un registre également assez grave, Marina Rodríguez-Cusí est affublée de la coiffure la moins seyante, et malgré la belle couleur de son timbre, sa Rosmene manque parfois d’expressivité, faute de pouvoir conférer aux mots tout leur sens, du fait d’une maîtrise approximative de la prononciation italienne. La troisième mezzo, Marina Comparato, qui tenait le rôle-titre dans Adriano in Siria, semble décidément trop légère pour donner du corps à son personnage, mais curieusement, elle est à peu près la seule dont les airs sont applaudis (les acclamations ont apparemment été coupées après la plupart des arias, sauf le dernier de Metalce). Dans un rôle qui requiert une certaine vaillance, Antonio Lozano s’investit pleinement dans son personnage de roi captif. Chez les sopranos, Ruth Rosique fait valoir des aigus argentins intelligemment déployés à contre-emploi pour l’envieuse Ericlea, tandis que l’on découvre avec enthousiasme sa consœur Giacinta Nicotra, qui manifeste une égale aisance scénique et vocale. Assurant le continuo avec un clavecin particulièrement volubile, Corrado Rovaris mène l’œuvre tambour battant et, paradoxalement, ce DVD produit à l’écoute seule une impression beaucoup plus forte qu’avec le complément de l’image.
Contrairement au DVD d’Adriano in Siria, où les deux parties de l’intermezzo occupaient la place qui leur était initialement dévolue, entre les actes de l’opéra séria, le choix a été fait ici de nettement scinder les deux œuvres, ce qui se justifie d’autant plus que La Serva padrona n’a pas été capté la même année qu’Il Prigionier superbo. Qui voudra retrouver les conditions de la création pourra néanmoins le faire, en jonglant un peu avec les disques. On retrouve dans La Serva padrona l’excellente basse Carlo Lepore, qu’on avait déjà pu admirer dans Livietta e Tracollo, l’intermezzo d’Adriano in Siria ; attentive à toutes les nuances du texte, sa voix se charge d’intentions et d’inflexions variées. Alessandra Marianelli est une Serpina au timbre fruité, impertinente comme il sied. Sans raison apparente, la mise en scène transpose l’intrigue dans un cirque dont Uberto est le Monsieur Loyal et le dompteur de fauves avec apparitions d’acrobates et de danseuses qui ressemblent fort à du remplissage.
 
 
 
 

 

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