Français, gaulois, franchouillard...

L'Heure espagnole / L'Enfant et les sortilèges

Par Laurent Bury | mar 08 Octobre 2013 | Imprimer
 
Dans l’interview qu’il nous avait accordée en 2012, Laurent Pelly nous confiait son inquiétude à la perspective de donner en Angleterre une œuvre aussi française que L’Heure espagnole. A en juger d’après les rires du public, les traducteurs semblent avoir bien rendu la gauloiserie de l’histoire, gauloiserie que la production ne se prive d’ailleurs pas de souligner. Le spectacle, voulu à Paris par Hugues Gall en 2004 et alors couplé avec Gianni Schicchi, avait été créé avec une distribution entièrement francophone (Sophie Koch, Yann Beuron, Franck Ferrari, Alain Vernhes et Jean-Paul Fouchécourt). Dans l’invraisemblable capharnaüm conçu par les scénographes, Caroline Ginet et Florence Evrard, l’intrigue sallace au texte ciselé par Franc-Nohain se déroule sans temps mort, un peu comme à la grande époque d’Au Théâtre ce soir : Sophie Desmarets et Marthe Mercadier ont trouvé en Stéphanie d’Oustrac une digne héritière, aux mimiques qui valent bien des discours et aux balancements de crinière dignes de Piggy la Cochonne. La chanteuse n’est pas en reste, qui trouve des intonations idéales pour exprimer la frustration de la malheureuse horlogère ; même si le rôle de Concepción a pu être abordé par des sopranos (on songe notamment à Denise Duval), une mezzo confère au personnage un tout autre poids dramatique. François Piolino succède fort bien à Jean-Paul Fouchécourt, avec un physique tout différent, et son Torquemada est bien l’époux ridicule que l’on attend. Fausse bedaine et coiffure à la Giscard, Paul Gay peut compter sur ses dons d’acteur, même si l'on pourrait souhaiter un timbre aux couleurs plus sombres. Face à ces trois francophones, que donnent les anglophones ? Sorte de Mike Brandt hispanique aux cheveux gras, le Gonzalve d’Alek Shrader est fort bien chantant, le français est bon mais pas toujours intelligible (le texte particulièrement alambiqué du poète y est pour quelque chose). Quant à Elliot Madore, son Ramiro, benêt souriant au bérêt basque vissé sur le crâne, s’exprime dans un français châtié, avec des aigus un peu trop couverts toutefois.
Ce reproche vaut évidemment aussi pour son Horloge dans L’Enfant et les sortilèges, aux aigus par trop étouffés, et il se tire beaucoup mieux du rôle du Chat. Après avoir été la Chatte, Stéphanie d’Oustrac campe un superbe Ecureuil ; Paul Gay n’a toujours pas les graves abyssaux qu’on aimerait entendre chez le Fauteuil comme chez l’Arbre, et François Piolino ne parvient guère à s’imposer dans les trois rôles où l’on a bien du mal à imaginer une alternative à l’historique Michel Sénéchal. Alek Shrader ne revient pas, et tous les autres interprètes sont forcément des nouveaux venus, pour la plupart francophones. C’est le cas de la truculente Julie Pasturaud, Bergère hystérique à souhait, d’Elodie Méchain, inénarrable Tasse chinoise, et de Khatouna Gadelia, dont la tendance à surjouer l’Enfant fait s’esclaffer le public, mais qui n’était peut-être pas ce que Ravel et Colette avaient en tête. Kathleen Kim, dont on avait aimé la Fée dans Cendrillon de Massenet, a des difficultés d’articulation, et sa princesse n’est guère compréhensible. La mise en scène propose de beaux moments, notamment un jardin très poétique, avec arbres à corps humain, proches de Magritte ; la maison, avec son décor surdimensionné, respecte les données du livret, mais la Maman montée sur échasses fait rire les spectateurs, et certains « numéros » – la première partie de l’œuvre ressemble fort à une revue de music-hall – tombent à plat, notamment celui de l’Arithmétique. Le Feu, porté par un bras articulé, saisit moins qu’on ne s’y attendait. La scène des Pastoureaux et Pastourelles, sortis d’une toile de Jouy, est curieusement privée d’émotion, à cause de la gestique saccadée imposée aux personnages, mais aussi à cause de la direction alors trop rapide de Kazushi Ono. Dans L’Heure espagnole, le rythme choisi est le bon et cette direction analytique est bienvenue, mais pour L’Enfant, la sécheresse de ton étonne dès les premières mesures, avec des silences inhabituels entre les phrases de l’orchestre, et devient gênante lorsqu’elle empêche la musique de nous toucher dans les nombreux passages où elle devrait le faire.

Pour typiquement française que soit l’œuvre de Ravel, elle a connu d’inoubliables interprétations hors de notre pays, et l’on notera que le seul DVD jusque-là disponible avec le couplage de ces deux opéras venait déjà du même festival de Glyndebourne, dans une version captée en 1987.

 
 

 

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