Vraiment baroque !

Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville - Titon et l'Aurore

Par Yvan Beuvard | jeu 20 Janvier 2022 | Imprimer

Marc Minkowski avait réalisé le tout premier enregistrement de la pastorale héroïque en 1991, avec ses Musiciens du Louvre et une belle distribution, où l’on comptait Jean-Paul Fouchécourt et Philippe Huttenlocher. C’était au tour de l’infatigable William Christie de reprendre l’ouvrage, avec ses musiciens des Arts florissants et une équipe de chanteurs de premier rang, pour une production à l’Opéra Comique, privé de public durant la pandémie. La retransmission sous diverses formes connut un succès incroyable (Mondonville contre le Blue Monday), et le DVD sort maintenant.

Prométhée, dans le prologue, nous donne la clé de l’ouvrage : « un mortel qui sait se faire aimer peut l’emporter sur les dieux même ». Eole, amant rebuté de l’Aurore, veut se débarrasser de son rival Titon. Avec l’autre méchante, Palès, divinité protectrice des troupeaux, jeune bergère éprise de Titon, ils vont tout faire pour contrarier les liens qui l’unissent à l’Aurore. Les Aquilons enlèvent Titon, Aurore pleure son amant, et Eole va déclencher une tempête funeste, mais Palès parvient à sauver celui qu’elle aime. Cependant, par vengeance, elle le plonge dans un sommeil profond où elle le vieillit. Titon va expirer dans les bras d’Aurore quand l’Amour rend la vie et la jeunesse au héros en lui conférant l’immortalité.

C’est la première mise en scène d’opéra du marionnettiste new-yorkais, formé en France, Basil Twist, qui signe également décors et costumes. A peu de frais, avec une invention renouvelée, il nous offre un beau spectacle, féérique, contemporain et ludique par sa réalisation, où l’esprit baroque est bien présent. Les matières (de l’argile aux voilages), les couleurs, les éclairages, tout concourt au plaisir visuel. Les marionnettes, manipulées ou à fil (les trois Grâces), figurent des mouvements singuliers (des positions des corps, au début, à la gavotte des moutons).  Par contre la danse – essentielle à l’ouvrage – est réduite à peu de choses. La ronde, les danses des bergers déçoivent, à peine esquissées, empruntées. La mise en scène, surprenante, s’accorde à la fable mythique. Elle s’ouvre sur un décor d’arcatures antiques, à trois niveaux, avec de grandes figurines en pleine lumière dans chacune d’elles, et permet de renouveler les cadres. Nous aurons ainsi des couples d’argile, des fées, des moutons, animés par des marionnettistes, qui se prêteront à diverses combinaisons et mouvements. Les apparitions, voiles, vidéos, participent à cette vision onirique. Les costumes mêlent harmonieusement l’antique et le baroque.


Palès (Emmanuelle De Négri) et Eole (Marc Mauillon) © Stefan Brion - Opéra Comique

La pastorale héroïque vaut par son invention renouvelée, mais, surtout par sa fraîcheur, sa légèreté et sa lumière, qui contrastent avec la pompe de l’opéra versaillais, dont Rameau sera le plus prestigieux des derniers avocats. La vivacité du ton, la délicatesse et la puissance, les contrastes, les couleurs sans autre prétention que la séduction, pour un langage raffiné, lumineux, qui sait s’assombrir ou se déchaîner, pour une émotion réelle.

William Christie nous offre la quasi intégralité de la partition, avec une modification de la scène ultime, qui interroge : le grand chœur d’ouverture est renvoyé à l’extrême fin, et il supprime par là-même occasion l’Air pour les plaisirs, le passepied qui précède la chaconne, enfin le tambourin conclusif. Pourquoi avoir cherché à satisfaire une convention alors inconnue pour une pastorale, fut-elle héroïque ? La vigueur de sa direction se conjugue à son plaisir gourmand, communicatif. Les tempi sont délibérément exagérés, générateurs de contrastes accusés, tout comme les nuances. Un peu maigre – ce sera la principale réserve – son ensemble sera sollicité seul à de nombreuses reprises. Bien sûr pour l’ouverture, mais aussi pour les airs, pour les esprits du feu, légers, pour les vents, pour les nymphes, pour les plaisirs ; mais aussi pour les gavottes, musettes, rondeaux et ritournelle, sans oublier la chaconne, obligée, du dernier acte. Qu’il s’agisse du continuo, réactif à souhait, de l’accompagnato magistral au dernier acte, ou du dialogue avec les voix, c’est un constant bonheur.  Les trois Grâces sont issues du chœur, dont le costume noir se confond avec l’obscurité de la scène, ou en bergers. Il intervient fréquemment pour des passages expressifs, très caractérisés, et l’on ne peut que féliciter les chanteurs pour leur cohésion, leur diction et leur harmonie.

Il nous avait donné le Coridon d’Isbé, de Mondonville, créé par Jélyotte. Reinoud Van Mechelen, que l’on ne présente plus, marche une fois encore sur les traces de l’extraordinaire créateur de Titon. Ses qualités sont unanimement reconnues, particulièrement dans ce répertoire. Son timbre, sa prononciation soignée, son sens dramatique, un style recherché et juste, en font un Titon idéal. Dès le premier acte, airs et récitatifs du beau berger sont autant de réussites. Comment rester insensible à sa musette « Votre cœur aimable » comme à l’air suivant, pour les pâtres ? L’accompagnato du III « Que vois-je ? Suis-je prêt à finir ma carrière ? » nous touche par sa sincérité. Le rôle est riche, et l’on pourrait citer bien d’autres interventions. Le finale est impressionnant et il est regrettable que le chef ait choisi d’en réorganiser l’agencement.

L’Aurore est Gwendoline Blondeel, dont la délicatesse d’expression est idéalement servie. Le timbre d’une rare pureté, la diction et le jeu n’appellent que des éloges. La palette expressive est large, du « Venez sous ce riant feuillage » à la plainte qui ouvre le deuxième acte. Son duo avec l’Amour est ravissant, et n’oublions pas « la tourterelle tendre et fidèle ».

Excellent choix que celui de la délicieuse Julie Roset pour incarner l’Amour, en Chevalier à la Rose. Son émission fraîche, juvénile, déliée, se marie au timbre et à la puissance contenue comme à l’autorité de Prométhée, Renato Dolcini dont on retient « Qu’aujourd’hui l’argile respire ». Si ce dernier disparaît après le prologue, l’Amour revient au dernier acte pour un autre duo « Amour, après tant de bienfait », avec l’Aurore. Les récitatifs sont tout aussi remarquables, dont il faut souligner la vie et l’intelligibilité.

Marc Mauillon, familier lui aussi de ce répertoire, nous vaut un Eole puissant, convaincant, à la voix bien projetée, spectaculairement habillé de soie. Sa grande scène de fureur du II, ventée à souhait, est un grand moment.  La figure de Palès (*), sa complice maléfique, magnifiquement défendue par Emmanuelle de Negri, appelle également tous les suffrages. Art de la diction et du phrasé, servis par une voix à la palette la plus riche, c’est admirable.

La prise de vues, signée François Roussillon, avec des caméras positionnées en de multiples endroits, sert remarquablement le propos, et participe à notre bonheur. Au final, une nouvelle référence, servie par des interprètes idéaux et par une mise en scène réjouissante si elle n’évacuait les parties dansées au bénéfice de mouvements qui s’accordent à cette approche singulière, mais prive l’ouvrage d’une de ses dimensions essentielles.

(*) que faisait déjà chanter Bach dans sa cantate de la chasse, BWV 208, quarante ans auparavant.

 

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