« La cérémonie de l’innocence est noyée »

The Turn of the Screw

Par Laurent Bury | mar 13 Novembre 2012 | Imprimer
 
Au milieu d’une offre quasi pléthorique (quatre DVD disponibles à l’heure actuelle, chez Bel Air classiques, chez Arthaus, deux versions différentes chez Opus Arte, plus la version Phillips de 1982, introuvable), quels arguments la version du Tour d’écrou captée à Glyndebourne par FRA Musica peut-elle mettre en avant pour s’imposer ? D'abord la direction implacable du chef tchèque Jakub Hrůša, directeur musical de Glyndebourne on Tour, qui tire le maximum d'effets de cette orchestration limitée à un petit orchestre, pour cause de restrictions de l'après-guerre. Ensuite, la mise en scène de Jonathan Kent, à qui l’on doit, entre autres choses, la nouvelle Tosca de Covent Garden. Créée en 2006, et peu à peu affinée, cette production en était en 2011 à sa troisième reprise : elle situe l’action à l’époque de la composition de l’opéra, et non dans le XIXe siècle de Henry James. Tous les détails en sont justes, mais il y manque un peu de folie. Les costumes sont bien ancrés dans l’Angleterre des années 1950, entre Brève rencontre et Tueurs de dames. Le décor, en revanche, est intemporel, et l’on y retrouve un certain nombre d’éléments chers à Paul Brown, collaborateur régulier de Graham Vick : dans une boîte blanche (comme pour Tamerlano, par exemple), deux anneaux concentriques tournent en sens inverse (comme dans le Parsifal de Bastille), tandis qu’une gigantesque vitre (vue dans Peter Grimes également à Bastille) pivote, s’incline, ou se pose au sol (comme dans Pelléas et Mélisande à Glyndebourne). Soulignant la transparence de cette vitre et s’y opposant, des branches et racines surdimensionnées rappellent l’omniprésence de la nature autour de la grande maison où se déroule l’action. Si ingénieux et esthétique qu’il soit (très beaux éclairages de Mark Henderson), ce décor n’évoque pas immédiatement le malaise comme savait le faire la scénographie oppressante d’Aix-en-Provence, dans un spectacle qui reste une référence difficile à égaler.
Si l’on ne retrouve pas ici la tension à la limite du supportable créée par la mise en scène de Luc Bondy, la version de Glyndebourne peut s’appuyer sur d’excellents chanteurs-acteurs, à la prestation vocale irréprochable. Vocalement, la distribution est presque entièrement renouvelée par rapport à la version de 2007 déjà diffusée au disque, puisque n’en a survécu que la Flora de Joanna Songi, déjà présente en 2006. Comme presque toujours avec ce personnage, la chanteuse est visiblement plus âgée que le véritable enfant de douze ans qui joue Miles, mais elle parvient aisément à faire oublier cette différence, tant elle est parfaitement intégrée à cette production. Miles à la voix angélique digne des Choristes de Christophe Barratier, Thomas Parfitt offre un visage pur mais impénétrable, dont le regard peut se faire menaçant, d’une maturité soudain inquiétante. Judicieusement affublée d’une perruque brune, Miah Persson prête à la gouvernante un timbre clair et une diction totalement limpide (on ne saurait en dire autant de Mireille Delunsch), composant à force de petits gestes, de mimiques primesautières très fifties, son personnage de possédée innocente. Excellente, Susan Bickley confère à Mrs Grose une épaisseur inhabituelle, sorte de Miss Marple saisie par la terreur lorsqu’elle évoque Quint pour la première fois. Originaire d’Irlande du nord, Giselle Allen a été remarquée en 2011 également dans Le Passager, de Weinberg : elle est ici une Miss Jessel exemplaire, sans histrionisme et très en voix, tout le contraire de Mary McLaughlin à Aix-en-Provence. Reste Toby Spence, au timbre éclatant, qui ne met pas dans Quint toute la perversité que d’autres ont su y distiller. Faut-il une voix moins belle pour être un personnage aussi malsain ? Faut-il l’acidité d’un Peter Pears ou le timbre ambigu d’un Ian Bostridge ?
Parmi les célébrations wagnéro-verdiennes qui commencent déjà, il est bon de rappeler que 2013, outre le bicentenaire des deux géants susdits, sera aussi l’année du centenaire de la naissance de Benjamin Britten. Même si la France l’oublie, on peut compter sur l’Angleterre pour le fêter dignement.
 
 

 

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