La cruauté du petit écran…

Semele

Par Philippe Ponthir | sam 07 Mars 2009 | Imprimer
Il était entendu que la prestation de la Bartoli en Semele passerait à la postérité. Hormis quelques Beethoven, Broschi et autre Montsalvatge, votre serviteur, passionné de la non moins passionnante Cecilia, dispose, heureux homme, de l’intégralité de la production bartolienne. L’option dvd est ici retenue. L’utilité du produit ne s’en cache pas. Ce n’est pas une vision musicale particulière, ni cette mise en scène à succès datant de 1996 du Festival d’Aix et signée Carsen que l’on met en avant, mais bien le témoignage de la première prise de rôle anglaise de la Diva romaine. Au travers du filtre particulier du dvd, que reste-il de l’extraordinaire succès de ces représentations à Zürich et de leur reprise ?
Semele en a scéniquement, dérouté plus d’un. Ses formes hybrides sont musicalement et théâtralement très délicates, pour ne pas dire fragiles à manipuler, si l’on désire rendre compte de ses complexités et de ses paradoxes. Ce qui nous apparaît à l’écran, ne convainc que très partiellement et la distance inévitable nous éloigne sans nul doute d’un impact, d’une communion et peut-être d’une émotion ressentie en salle. Plusieurs choses nous gênent profondément. On passe complètement à côté du premier acte, il faut attendre le premier numéro de duettistes de la Queen Juno et de son souffre-douleur pour que l’œil trouve un quelconque intérêt à ce qui nous est présenté. Dans cette lignée, les moments les plus réussis et qui franchissent le cap du petit écran, sont justement les nombreux moments comiques, mais Semele a-t-elle été écrite pour nous donner uniquement l’occasion d’une tranche de franche rigolade ? Il nous semble que les trésors de cette partition théâtralement, sont autre part. Enfin, le plateau vocal, bien que contenant ici et là de beaux moments, n’apparaît jamais comme une équipe embarquée dans le même projet. Bartoli finit par gêner par son one woman show aussi extraordinaire soit-il par moment…
Les corps de métier visuels rendent pourtant une copie parfaite et cohérente. Décors et éclairages s’harmonisent et mettent en valeur les détails parfois nombreux des costumes, se définissant en véritables protagonistes de la narration. La Scintilla est toujours un écrin sonore luxueux, même si le flegme de Christie bride parfois sa vitalité naturelle. Du chef, nous étions en droit d’attendre une empreinte autrement plus personnelle. Ses propositions musicales, sa vision, sa griffe, se résument à peu de choses et ne marquent pas durablement les esprits, contrairement à un Minkowski à Paris, autrement plus imaginatif dans la narration du conflictuel et souvent très cruel mythe de Semele.
 Au niveau du plateau, Thomas Michael Allen extrait tout ce que l’on peut tirer de son rôle ingrat, Liliana Nikiteanu n’atteint jamais la cheville émotionnelle d’une Hellekant alors qu’elle dispose de moyens autrement glorieux, Anthon Scharinger propose un Cadmus monolithique et se rachète quelque peu par son Somnus. Pourtant, une fois encore, ses prestations ne tiennent une seconde la comparaison avec les splendeurs vocales et interprétatives de David Pittsinger.
Birgit Remmert a visiblement été castée pour son physique impressionnant. Haute taille, carrure de déménageur de Piccadilly, sa composition répond parfaitement à l’exigence unique de Carsen : faire rire par les nombreux clins d’œil à la Cour d’Angleterre et sa composition de « Sois bête et méchante ». Une fois encore, le parti pris est vraiment trop facile et oublie notamment que Juno doit être à un moment … Chantée … A ce moment là, on est plus dans le film Queen mais plutôt dans l’épilogue de Titanic. Vous me direz, qui est à même de rendre justice au Hence, hence, Iris hence away ? D’autant que Bill Christie a décidé à ce moment-là, de se faire un petit galop en solitaire à Arscot, laissant sa soliste gentiment pédaler dix mètres derrière lui … Si scéniquement, la mezzo allemande camoufle aisément, l’écoute seule de sa prestation laisse plus d’une fois l’auditeur dubitatif.
Isabel Rey est scéniquement incroyable et impayable en souffre-douleur. Méconnaissable, elle crève l’écran. On regrette vocalement les aigreurs métalliques d’un rôle pourtant pas très exigeant, offrant la conclusion qu’elle paie comme tant d’autres, la fréquentation de rôles dont elle n’aurait même pas dû ouvrir la partition. Carsen possède l’intelligence d’avoir parfaitement saisi les possibilités, mais aussi les limites de ses solistes.
L’exemple le plus frappant est son traitement du rôle de ce qui est sensé être un premier plan, le Jupiter de Charles Workman. La séduction vocale et l’ébahissement virtuose ne sont pas les armes premières du ténor. Fort judicieusement, le metteur en scène en tire pleinement parti, pour le définir en un Prince Consort justifiant ses frasques extra conjugales par l’ennui que lui procure cette Cour, à l’ombre au propre et au figuré de sa Reine gargantuesque. Le Jupiter de Workman est un faible, ne maîtrisant sans doute même pas le divin pouvoir dont il est le détenteur. L’idée s’avère crédible, mais une fois encore, solitaire et monolithique. Cruellement, s’il est inutile de réveiller de son Olympe lyrique, le souvenir d’un Rockwell Blake (Aix) qui remet vocalement Big Ben à l’heure, il suffira d’écouter l’immense Richard Croft dans son incroyable palette de couleurs vocales et dramatiques, pour adresser notre plus sincère compassion à Charles Workman.
Reste le cas Bartoli … Les fans seront comblés, plus Bartoli que cette Semele you die ! Dieu seul sait que nous avons à maintes reprises, eu l’occasion de nous émerveiller devant les qualités et surtout la générosité de cette artiste rare (journée Malibran), mais, nous ne pouvons dissimuler plus d’une fois une gêne devant ce témoignage. Tout en étant conscient que Bartoli ne se compare qu’à elle seule et donc, que l’on reste musicalement à un niveau d’excellence, Cecilia nous apparaît comme un fruit bien exotique dans cette musique. Malgré son incroyable travail de préparation (et qui d’ailleurs est ressenti plus d’une fois à l’écran), nous n’adhérons pas vocalement au portrait proposé qui pour nous, appelle une tessiture naturelle plus aigue. Bien entendu, Bartoli «possède» les notes de sa Semele, mais à quel prix ? L’instrument, au fur et à mesure qu’il gravit les échelons de sa tessiture, se rétrécit, s’amincit pour ne pas dire, s’émacie à un point qu’il nous reste à entendre un son vague, ténu, digne d’une cantatrice marquant une répétition afin de ne pas se fatiguer. Bartoli est une sorcière de première classe mais, entendons-nous du Haendel dans ce joli gazouillement ? Les partitions des Prime Donne haendéliennes étaient taillées pour des instruments autrement vaillants. Cecilia ne peut omettre que les soprani du Caro Sassone étaient élevées au même lait de nourrice que les plus grands Castrats napolitains… Si l’air de la Tourterelle passe à la trappe, elle réclame en bonne Diva le tube Endless pleasure sensé évoquer la sensualité d’un après ébats. Là où on propose une Anna Magnani enveloppée d’un drap de lit, on reçoit une teenager réclamant son breakfast. Dans la suite des airs (air du Sommeil, du Miroir, sa grande aria di furore), Bartoli n’échappe pas à la caricature d’elle-même et finit par irriter. Le plus dommageable (mais la responsabilité doit être partagée avec un Carsen en manque d’inspiration) : la mort de Semele est totalement exsangue de drame et d’émotion, on ne peut passer sous silence que le transport du cadavre encombrant de Semele, ne flatte certainement pas le physique généreux de la belle Cecilia (le dvd la dessert à ce niveau plus d’une fois…).
A la relecture de ces lignes, nous avons conscience d’une relative sévérité. Néanmoins, nous l’assumons pleinement car pour nous, un dvd devrait toujours être la consécration d’un moment rare de mise en relation d’un moment de théâtre unique et d’une interprétation globale exceptionnelle.
Nous en sommes plus là, le marché est inondé des choses les plus diverses, où le meilleur document côtoie le plus discutable produit, posant une fois encore la question du rôle éducatif que doivent jouer les différents supports musicaux.                                                                    
 Philippe PONTHIR

 

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