Dépoussiérées ?

Les Indes galantes

Par Laurent Bury | sam 25 Novembre 2017 | Imprimer

Bien sûr, depuis le milieu du XXe siècle, Les Indes galantes n’ont pas vraiment manqué à Paris : rien qu’à Garnier, près de 300 représentations entre 1952 et 1965, puis à nouveau 34 représentations entre 1999 et 2003, sans oublier les spectacles présentés au Châtelet ou à l’Opéra-Comique. Non, vraiment, de toutes les partitions de Rameau, c’est sans doute celle qui s’empoussière le moins. Pourtant, comme nous le constations à propos de la production de Laura Scozzi donnée à Bordeaux et Toulouse, c’est tout récemment que le livret en a été pris au sérieux et a pu faire l’objet d’une mise en scène offrant davantage que du pur divertissement.

Sidi Larbi Cherkaoui s’est fixé un objectif comparable mais, comme le signalait notre collègue à Munich en 2016, la réussite n’est pas aussi éclatante que pour le spectacle de sa consœur chorégraphe. Un choix intéressant était pourtant la décision d’unifier les entrées en faisant du Valère du « Turc généreux » le Tacmas des « Fleurs » : vite lassé d’Emilie qu’on l’a vu épouser, il en est déjà à poursuivre les belles esclaves, tandis qu’Osman devenu Ali se console d’avoir dû renoncer à Emilie en s’éprenant de Fatime. Carlos et Huascar restent eux-mêmes lorsqu’ils reparaissent en Damon et Alvaro dans « Les Sauvages », etc. L’opéra devient ainsi un gigantesque chassé-croisé amoureux qu’il faut quand même une certaine concentration pour suivre tout à fait. En réalité, assez bluffant jusqu’à l’entracte, le spectacle semble s’essouffler dans sa deuxième partie. Le Prologue dans une école, dont un sosie de Gertrude Stein vient embrigader les enfants, soit. « Le Turc généreux » dans une sorte de harem, bon. « Les Incas » transposé dans une église, avec confessionnal, autel et baptêmes, d’accord. La virtuosité des chorégraphies aide à accepter ces diverses transpositions. Hélas, la thématique des réfugiés paraît ensuite plaquée sur les deux dernières entrées, et les ballets exploitent jusqu’à plus soif la thématique du nettoyage des sols, avec danse des balais, des chiffons et autres lingettes dépoussiérantes.

Musicalement, quelques belles surprises, à commencer par l’Hébé/Zima de Lisette Oropesa, à la voix fraîche mais solide, et au français excellent, pour son personnage d’institutrice qui attire la sympathie et qui n’hésite pas à se mêler aux danseurs. En troupe à Munich, notre compatriote Elsa Benoît déploie une fois de plus les belles qualités déjà remarquées lors de ses précédentes apparitions, et l’on regrette qu’elle n’ait que le rôle d’Emilie à défendre. Ana Quintans a suffisamment travaillé dans notre pays pour que notre langue ne lui pose plus de problèmes, et l’on apprécie comme toujours la densité de son timbre (mais pourquoi lui avoir coupé les premières phrases de l’Amour ?). Finalement, c’est peut-être Anna Prohaska qui est, des quatre dames, la moins familiarisée avec le français : sans démériter la moins du monde, on la sent un rien moins à l’aise, malgré une voix rompue aux exigences de la musique du XVIIIe siècle.

Chez les messieurs, on était allé chercher plusieurs francophones, et à juste titre. Cyril Auvity montre de quoi il est capable dans deux rôles sur mesure et réussit à ne pas être trop ridicule lorsqu’il est déguisé en marchande de fleurs. Dommage néanmoins que Mathias Vidal doive se contenter de deux personnages assez mineurs, même si le fat Damon lui donne presque plus à chanter que le vaillant Carlos ; et plaignons-le de devoir subir à répétition le simulacre de baptême que lui inflige Huascar, un François Lis très éloquent dans son répertoire d’élection. On est d’abord plus circonspect face à Tareq Nazmi : par comparaison, son français paraît d’abord peu intelligible, mais ce n’est qu’une impression initiale, et l’on se laisse vite convaincre par cette belle voix grave. Difficile de trouver des circonstances atténuantes au chant appuyé de Goran Juric, qui ne nous fait pas regretter de ne pas entendre ici le deuxième air de Bellone. John Moore ne laisse pas un souvenir bien intense en Adario.

Dans la fosse, Ivor Bolton mène la danse de façon assez carrée, avec des rythmes marqués qui aident sans doute le ballet, manière d’autant plus intéressante de faire sonner cette musique qu’elle est assez peu pratiquée en France. L’orchestre se plie sans trop de peine à l’exercice, bien que les instrumentistes n’aient probablement jamais eu beaucoup l’occasion de jouer Rameau. Le chef fait parfois le choix de tempos extrêmement lents, avec souvent d’assez beaux résultats, comme dans le sublime quatuor « Viens, Hymen », on se demande même d’où les chanteurs tirent les réserves de souffle nécessaire à tenir leurs phrases jusqu’au bout. Mais pour les chœurs des naufragés du « Turc généreux », un peu plus de frénésie n’aurait peut-être pas été déplacé, même si cette modération permet aux artistes du chœur Balthasar Neumann de bien articuler leur texte. 

 

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