Pourquoi Milan quand il y avait Londres ?

Orphée et Eurydice

Par Laurent Bury | mer 24 Avril 2019 | Imprimer

A cheval sur les saisons 2014-15 et 2017-18, La Scala de Milan et le Royal Opera House ont coproduit un Orphée et Eurydice de Gluck. Si la version française de 1774 a été préférée à celle de la création viennoise, c’est peut-être parce que cette production devait servir d’écrin à un ténor star : en effet, l’interprète d’Orphée est, avec la mise en scène, le seul point commun aux deux séries de représentations. Peut-être aurait-il été souhaitable que le spectacle soit capté lors de sa première étape, londonienne, car l’écho milanais ne permet d’être aussi totalement enthousiaste que l’avait été Yannick Boussaert à Covent Garden.

Pour un opéra aussi truffé de danses que la version parisienne d’Orphée, il n’est évidemment pas mauvais de s’assurer la présence d’un chorégraphe : sans aller jusqu’à faire de l’œuvre un ballet à part entière, comme le spectacle de Pina Bausch plusieurs fois présenté à l’Opéra de Paris, Londres et Milan ont associé au metteur en scène John Fulljames le chorégraphe Hofesh Shechter, qui cosignent cette production. On y remarque d’abord l’impressionnant dispositif conçu par Conor Murphy : l’orchestre occupe tout le milieu de la scène, sur un plan susceptible de s’élever au dessus du plancher comme de s’enfoncer dans les dessous. A l’arrière, un plan incliné à travers lequel passent des éclairages sophistiqués. Bien que l’action se joue surtout devant l’orchestre, les danseurs de la Hofesh Shechter Company, qui n’interviennent pas seulement lors des ballets, occupent parfois aussi l’espace le plus éloigné. Pas plus que la mise en scène, la chorégraphie ne renvoie au XVIIIe siècle : sans que sa modernité soit aussi agressive que celle d’Edouard Lock pour Les Boréades de Rameau, par exemple, elle n’en est pas moins de notre temps. Quelques tics modernistes caractérisent les choix de John Fulljames : une vilaine chaise d’école pour tout mobilier, Orphée se barbouillant le visage de suie lorsqu’il part rechercher sa belle (puis décidé à s’immoler par le feu après l’échec de cette reconquête), et surtout une histoire qui finit forcément mal : Eurydice rendue à son époux par l’Amour disparaît vite parmi les membres du chœur et Orphée se retrouve désespérément seul. Lors du long divertissement final, Furies et Ombres heureuses dansent ensemble, avec une sauvagerie croissante, et l’on croit même que l’on a avoir voir le poète déchiré par les Ménades, mais non.

Dans le décor qu’on vient de décrire, le chef tourne nécessairement le dos aux chanteurs. L’ennui, c’est que Michele Mariotti semble aussi le faire sur le plan métaphorique, puisqu’il dirige sans guère se soucier de théâtre. Sur les instruments modernes de l’orchestre de La Scala, la musique de Gluck se déroule avec une remarquable indifférence au drame, sans vraie recherche d’expressivité, alors même que chanteurs et danseurs se donnent à fond. Durant les premières minutes, on s’inquiète aussi d’entendre un chœur parfaitement incompréhensible, offrant un magma sonore dont pas un seul mot n’émerger : cela s’arrange par la suite, peut-être parce que les Enfers exigent plus de véhémence, peut-être parce que d’être placé en partie sous l’orchestre n’est pas l’idéal pour l’intelligibilité du texte.

La soprano égyptienne Fatma Said est un Amour à la voix pleine, ce qui change agréablement des petites voix pointues parfois distribuées dans ce rôle. Christiane Karg est une belle Eurydice, aussi touchante que le lui permet la mise en scène. Mais l’on n’a évidemment d’yeux et d’oreilles que pour Juan Diego Flórez, et l’on se demande pourquoi il n’a pas ajouté plus tôt ce genre de rôle à son répertoire, tant cet Orphée lui va comme un gant. Par la qualité du français, l’élégance du phrasé, la capacité d’émotion et la virtuosité, il s’impose comme un interprète de premier plan du héros de Gluck, encore que le grand air « L’espoir renaît dans mon âme » soit ici pénalisé par le tempo un rien trop lent qu’adopte Michele Mariotti. Là encore, la question se pose : pourquoi diable ne pas avoir filmé plutôt le spectacle à Londres, quand le chef était un Sir John Eliot Gardiner particulièrement inspiré, comme on avait pu en juger lors de la version de concert proposée à Versailles ?

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.